Culture, communication et interculturel L2
La communication interculturelle étudie ce qui se passe quand des personnes dont les références culturelles diffèrent entrent en interaction. Le terme culture est ambigu : au sens large (anthropologie), c'est l'ensemble des savoirs, valeurs, pratiques et représentations partagés par un groupe ; au sens restreint, ce sont les productions artistiques et savantes. Edward Tylor (1871) en donne une définition anthropologique restée célèbre. Aujourd'hui, on évite de voir la culture comme un bloc figé : elle est dynamique, plurielle et traversée de variations individuelles.
Il faut distinguer plusieurs préfixes. Le multiculturel décrit la coexistence de cultures dans un même espace. L'interculturel insiste sur les relations, les échanges et les transformations réciproques. Le transculturel met l'accent sur ce qui dépasse les cultures, et le pluriculturel désigne le répertoire d'un individu qui appartient à plusieurs univers. Le champ s'est construit après la Seconde Guerre mondiale : Edward T. Hall, diplomate-anthropologue américain, forme des personnels envoyés à l'étranger et publie The Silent Language (1959), considéré comme texte fondateur.
Le langage y joue un rôle central, mais il ne suffit pas : on communique aussi par le non verbal (gestes, regard, distance, silence), par la gestion du temps et de l'espace, par les rituels de politesse. Un même signe peut avoir des sens opposés : le geste de la tête pour dire oui ou non varie selon les régions. Étudier l'interculturel, c'est donc analyser les conditions du malentendu mais aussi les ressources de l'ajustement mutuel.
Un point méthodologique : l'« interculturel » ne se réduit pas à l'opposition entre nationalités. Les cultures professionnelles, générationnelles, régionales, religieuses, de genre ou d'entreprise se croisent. Réduire une personne à son pays d'origine est le premier piège de ce champ, appelé essentialisme culturel.
- Culture : savoirs, valeurs et pratiques partagés, mais dynamiques et plurielles.
- Multiculturel (coexistence) ≠ interculturel (relation, échange).
- Hall (1959) : texte fondateur ; langage + non verbal + temps + espace.
- Éviter l'essentialisme : une personne n'est pas son pays.
Les grands modèles de dimensions culturelles L2
Plusieurs chercheurs ont proposé des grilles pour comparer des cultures. Edward Hall distingue les cultures à contexte fort (high-context), où une grande part du sens est implicite, partagée par la situation et les relations, et les cultures à contexte faible (low-context), où le message doit être explicite. Il distingue aussi le temps monochrone (une chose à la fois, horaires stricts) et polychrone (plusieurs activités simultanées, relations prioritaires), et étudie la proxémie, c'est-à-dire l'usage de la distance entre interlocuteurs (intime, personnelle, sociale, publique).
Geert Hofstede, à partir d'une vaste enquête dans les filiales d'IBM (années 1970), propose des dimensions : distance hiérarchique (acceptation des inégalités de pouvoir), individualisme/collectivisme, masculinité/féminité, contrôle de l'incertitude, puis orientation à long terme et indulgence/retenue. Fons Trompenaars et Charles Hampden-Turner ajoutent des dilemmes (universalisme/particularisme, neutre/affectif, spécifique/diffus). Le modèle GLOBE (House et al.) étend ces travaux au leadership.
Ces modèles sont utiles pour fournir un vocabulaire et des hypothèses, mais leurs limites sont importantes : échantillons spécifiques (employés d'une multinationale), unité d'analyse nationale peu satisfaisante, risque de stéréotypes, caractère daté, faible prise en compte de la variation interne. Il convient de les utiliser comme des tendances statistiques, jamais comme des prédictions sur un individu.
Exemple d'usage prudent : savoir qu'un contexte privilégie l'implicite aide à ne pas prendre pour de l'évasion une réponse indirecte (« ce sera difficile » pour un refus). Mais il faut toujours vérifier avec la personne et la situation réelle. Les approches récentes (Holliday, Dervin) parlent de « culture liquide » et préfèrent observer les interactions réelles plutôt que de poser des catégories préalables.
- Hall : contexte fort/faible, monochrone/polychrone, proxémie.
- Hofstede : distance hiérarchique, individualisme, masculinité, incertitude, long terme, indulgence.
- Modèles = tendances statistiques, pas des portraits individuels.
- Approches récentes : observer les interactions, éviter l'essentialisme.
Politesse, actes de langage et malentendus L3
La pragmatique interculturelle examine comment les conventions d'usage du langage varient. Les actes de langage (demander, refuser, remercier, s'excuser, complimenter) se réalisent différemment selon les langues : un refus direct (« non ») est neutre dans certains contextes et brutal dans d'autres ; les formules de remerciement, les ouvertures et clôtures de conversation obéissent à des routines propres. Le projet CCSARP (Blum-Kulka, House et Kasper, 1989) a comparé la réalisation des requêtes et des excuses dans plusieurs langues.
La théorie de la politesse de Penelope Brown et Stephen Levinson (1978/1987) repose sur la notion de face héritée d'Erving Goffman : la face positive (désir d'être apprécié, approuvé) et la face négative (désir de liberté d'action, de non-imposition). Certains actes sont des actes menaçants pour la face (ordre, critique, demande) et les locuteurs utilisent des stratégies : directe, politesse positive, politesse négative, indirecte (off record). Les critiques portent sur l'universalité de ce modèle, notamment dans des cultures où le groupe prime sur l'individu.
John Gumperz, en sociolinguistique interactionnelle, montre que des malentendus naissent de indices de contextualisation différents (intonation, rythme, tours de parole). Dans ses enquêtes en Grande-Bretagne auprès de travailleurs d'origine indienne et de personnel local, une intonation descendante lors d'une offre était entendue comme froide ou impolie par les interlocuteurs, alors qu'elle était neutre dans le répertoire des locuteurs. Le malentendu vient souvent d'un décalage de conventions plutôt que d'un manque de compétence grammaticale.
On parle de transfert pragmatique lorsqu'un apprenant transpose dans la langue cible les normes de sa langue première. Une bonne maîtrise lexicale et grammaticale ne protège donc pas des erreurs de convenance. En contexte professionnel (courriel, réunion, négociation), la formulation de la demande, l'usage du tutoiement/vouvoiement ou le degré d'atténuation (« pourriez-vous éventuellement… ») ont des effets réels sur la relation.
- Les actes de langage (requête, refus, excuse) varient selon les cultures.
- Brown & Levinson : face positive/négative, actes menaçants, stratégies de politesse.
- Gumperz : indices de contextualisation, malentendus d'intonation.
- Transfert pragmatique : normes de la L1 appliquées à la L2.
Identité, stéréotypes et compétence interculturelle L3
Un stéréotype est une croyance simplifiée et généralisée sur un groupe ; il peut être positif ou négatif et fonctionne comme une économie cognitive. Un préjugé ajoute une dimension d'évaluation (souvent hostile) et la discrimination est un comportement. L'ethnocentrisme consiste à juger les autres à partir de ses propres normes ; son contraire radical, le relativisme absolu, pose lui aussi problème (peut-on tout accepter ?). Henri Tajfel et la théorie de l'identité sociale montrent que le simple fait d'être catégorisé en groupes (paradigme du groupe minimal) suffit à produire de la préférence pour son propre groupe.
La notion d'identité est devenue centrale : elle est construite dans l'interaction, multiple et négociée. Les représentations que l'on se fait de l'autre influencent la manière de lui parler (simplification excessive, ton paternaliste). L'altérité n'est pas une propriété de l'autre mais une relation. Les chercheurs insistent sur l'importance de la réflexivité : savoir observer son propre cadre culturel.
Milton Bennett propose un modèle de développement de la sensibilité interculturelle (DMIS, 1986) qui va du déni et de la défense vers la minimisation, puis l'acceptation, l'adaptation et l'intégration. Michael Byram définit la compétence communicative interculturelle : savoirs (sur soi et l'autre), savoir-être (curiosité, ouverture), savoir comprendre et interpréter, savoir apprendre/faire, et esprit critique culturel. Le Cadre européen commun de référence (Conseil de l'Europe) et le CARAP intègrent ces idées dans l'enseignement des langues.
Pour développer cette compétence : décentration (se mettre à distance de ses évidences), mise en perspective, analyse d'incidents critiques, études de cas, échanges réels (mobilité, tandem linguistique). Il s'agit d'une compétence qui se travaille tout au long de la vie.
- Stéréotype (croyance), préjugé (jugement), discrimination (acte).
- Tajfel : la catégorisation suffit à créer de la préférence pour son groupe.
- Bennett (DMIS) : de l'ethnocentrisme à l'ethnorelativisme.
- Byram : savoirs, savoir-être, savoir comprendre, savoir apprendre, esprit critique.
Médiation, traduction et communication en ligne L3
La médiation interculturelle consiste à faciliter la compréhension entre personnes de cultures différentes : médiateurs en santé, interprètes de service public, travailleurs sociaux, enseignants. Le médiateur n'est pas un simple « tuyau » linguistique : il explique des implicites, signale des risques de malentendu, aide à restaurer la relation. La traduction et l'interprétation posent la question de l'équivalence : certains termes sont difficilement traduisibles parce qu'ils renvoient à des réalités propres (par exemple saudade en portugais, Heimat en allemand). Le traducteur choisit entre « domestication » (rapprocher du lecteur) et « étrangéisation » (conserver l'étrangeté) selon la distinction de Lawrence Venuti, reprise de Schleiermacher.
Les langues véhiculaires (lingua franca) jouent un rôle majeur. L'anglais comme lingua franca (ELF), étudié par Jennifer Jenkins et Barbara Seidlhofer, est parlé majoritairement entre locuteurs non natifs ; il se caractérise par des stratégies de reformulation, de tolérance et de négociation du sens. Cela interroge la norme du « locuteur natif ». Les inégalités linguistiques (qui doit faire l'effort de s'adapter ?) sont un enjeu de justice.
Le numérique transforme les contacts : visioconférence, réseaux sociaux, jeux en ligne. L'absence ou l'appauvrissement des indices non verbaux, le décalage horaire, la communication asynchrone, les différences d'usage des emojis, des majuscules ou du tutoiement créent des malentendus spécifiques. Les outils de traduction automatique facilitent l'accès aux textes mais peuvent effacer les nuances culturelles, les registres et l'humour ; ils exigent un regard critique. Les équipes virtuelles internationales ont besoin de règles explicites (langue de travail, délais de réponse, rituels).
Enfin, la diversité linguistique du monde (environ 7 000 langues, dont une grande part menacée) rappelle que communiquer entre cultures, c'est aussi respecter le droit de chacun à utiliser sa langue. Les politiques linguistiques (francophonie, Union européenne, plurilinguisme) font de l'interculturel un enjeu citoyen.
- Le médiateur explique les implicites ; il n'est pas un simple traducteur.
- Venuti : domestication vs étrangéisation.
- L'anglais lingua franca (ELF) est surtout parlé entre non-natifs.
- En ligne : indices non verbaux réduits, asynchronie, traduction automatique à relire.
Méthodes d'analyse et études de cas L3
Pour analyser un échange interculturel, on dispose de plusieurs méthodes. L'observation participante et l'ethnographie de la communication (Dell Hymes) décrivent des événements de parole situés avec le modèle SPEAKING : Setting (cadre), Participants, Ends (finalités), Act sequence (déroulement), Key (tonalité), Instrumentalities (canaux), Norms (normes) et Genre. L'analyse conversationnelle décrit finement les tours de parole, les pauses, les réparations ; l'analyse de discours étudie les représentations véhiculées.
La technique de l'incident critique (Flanagan, repris par Cohen-Emerique) part d'un récit de malentendu vécu : on décrit la scène, les réactions, puis on cherche les cadres de référence de chacun. La démarche consiste à analyser en trois temps : décentration (identifier ses propres évidences), découverte du cadre de référence de l'autre, négociation d'une solution. Elle est très utilisée en formation de travailleurs sociaux et de soignants.
Les entretiens (semi-directifs, récits de vie), les questionnaires et les corpus d'interactions enregistrées permettent des études plus systématiques. Il faut respecter l'éthique : consentement éclairé, anonymisation, retour aux participants (RGPD pour les données personnelles). Il faut aussi discuter de sa propre position de chercheur : l'observateur n'est pas neutre.
Un exemple de cas à analyser : lors d'une réunion franco-japonaise, un silence de plusieurs secondes suit une proposition. Du côté français, ce silence peut être lu comme un désaccord ou une gêne ; du côté japonais, il peut signaler de la réflexion respectueuse. Aucune des deux lectures n'est « la bonne » : l'analyse consiste à identifier les hypothèses, à les vérifier par des questions ouvertes et à reformuler.
- SPEAKING (Hymes) : un cadre pour décrire un événement de parole.
- Incident critique : décentration, découverte de l'autre cadre, négociation.
- Entretiens, questionnaires, corpus : respecter l'éthique et le RGPD.
- Vérifier ses hypothèses par des questions ouvertes.
Vocabulaire à retenir
- Interculturel : Étude des relations et échanges entre personnes de cultures différentes.
- Multiculturel : Coexistence de plusieurs cultures dans un même espace.
- Pluriculturel : Répertoire d'un individu appartenant à plusieurs univers culturels.
- Hall : Anthropologue : contexte fort/faible, proxémie, temps mono/polychrone.
- Contexte fort : Sens largement implicite, porté par la situation et la relation.
- Contexte faible : Message explicite, détaillé.
- Proxémie : Usage de l'espace et des distances entre interlocuteurs.
- Monochrone : Une activité à la fois, planning strict.
- Polychrone : Plusieurs activités simultanées, relations prioritaires.
- Hofstede : Auteur de dimensions culturelles issues d'une enquête chez IBM.
- Distance hiérarchique : Degré d'acceptation des inégalités de pouvoir.
- Individualisme / collectivisme : Priorité à l'individu ou au groupe.
Cinq questions pour t'entraîner
Quel ouvrage d'Edward T. Hall (1959) est considéré comme texte fondateur de la communication interculturelle ?
- Metaphors We Live By, sur les métaphores du quotidien
- Culture's Consequences, issu d'une enquête dans une multinationale
- The Silent Language, né de la formation de diplomates
- Politeness: Some Universals, sur la face et la politesse
Réponse : The Silent Language, né de la formation de diplomates. Hall, anthropologue américain, forme des personnels envoyés à l'étranger et publie The Silent Language en 1959. Les trois autres titres sont d'autres auteurs : Hofstede, Lakoff et Johnson, Brown et Levinson.
Par rapport au « multiculturel », que met en avant l'« interculturel » ?
- Les relations, échanges et influences réciproques entre cultures
- La simple coexistence de plusieurs cultures dans un même territoire
- La disparition progressive des différences culturelles dans un pays
- Le rejet des cultures minoritaires au profit d'une culture commune
Réponse : Les relations, échanges et influences réciproques entre cultures. Le multiculturel décrit la coexistence ; l'interculturel s'intéresse à ce qui se passe quand les cultures entrent en contact : influences mutuelles, négociation, ajustements.
Dans une culture dite « à contexte fort » (Hall), où se trouve une grande part du sens d'un message ?
- Dans le vocabulaire technique propre à chaque profession
- Uniquement dans les mots choisis, qui doivent tout expliciter
- Dans la longueur des échanges écrits et des contrats détaillés
- Dans l'implicite, porté par la situation et la relation
Réponse : Dans l'implicite, porté par la situation et la relation. Contexte fort : on peut dire peu, car la relation et la situation fournissent le reste. Contexte faible : le message doit tout expliciter.
Qu'appelle-t-on un temps « monochrone » ?
- Une organisation où l'on mène plusieurs activités en parallèle et où les relations priment
- Une organisation où l'on fait une chose à la fois, avec des horaires stricts
- Un calendrier fondé sur les cycles religieux ou agricoles
- Une perception du temps comme répétition sans début ni fin
Réponse : Une organisation où l'on fait une chose à la fois, avec des horaires stricts. Monochrone : une activité après l'autre, planning respecté. Polychrone : plusieurs activités simultanées, les relations passent avant l'horaire.
Que décrit la « proxémie » chez Hall ?
- Le rythme et l'intonation de la parole dans une conversation
- L'usage des distances entre interlocuteurs selon la situation
- L'ordre dans lequel on se présente lors d'une rencontre formelle
- La place du silence dans les échanges entre deux personnes
Réponse : L'usage des distances entre interlocuteurs selon la situation. La proxémie étudie l'espace : on ne se tient pas à la même distance selon la situation et la culture. Ce n'est ni l'intonation ni le silence.
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