🗣️ Introduction à la linguistique

Langage, langue et parole ; le signe saussurien ; double articulation ; fonctions du langage ; niveaux d'analyse et méthodes.

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Langage, langue(s) et parole L1

Le mot « langage » recouvre plusieurs réalités. Le langage est la faculté, propre à l'espèce humaine, de communiquer au moyen de signes vocaux (ou gestuels) organisés en systèmes. Une langue est un système particulier, socialement partagé, de ces signes : le français, le wolof, la langue des signes française. La parole est l'usage individuel et concret que chacun fait de la langue dans une situation donnée.

Il existe environ 7 000 langues parlées dans le monde (estimation de la base Ethnologue, qui varie selon les critères de comptage) et un nombre important de langues des signes. La distinction entre « langue » et « dialecte » est largement politique et sociale, non linguistique : on dit souvent qu'une langue est « un dialecte avec une armée et une marine », formule attribuée à Max Weinreich à propos du yiddish. Les critères d'intercompréhension, de standardisation et de statut institutionnel se combinent.

La linguistique est l'étude scientifique du langage et des langues. Elle décrit (comment ça fonctionne ?) plutôt qu'elle ne prescrit (comment faut-il parler ?). Le linguiste s'intéresse aussi bien à la langue écrite qu'à l'oral, aux variétés standard qu'aux parlers populaires, aux langues très parlées qu'aux langues en danger.

Remarque : toutes les langues sont également complexes au sens où aucune n'est « primitive » ; chacune permet d'exprimer ce dont ses locuteurs ont besoin et s'adapte aux besoins nouveaux (néologie, emprunts).

À retenir

Le signe linguistique selon Saussure L1

Dans le Cours de linguistique générale (1916, texte établi par ses élèves Bally et Sechehaye), Ferdinand de Saussure définit le signe linguistique comme l'union d'un signifiant (image acoustique, ensemble des sons) et d'un signifié (concept). Le signe n'unit pas une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique. La relation est indissociable, comme les deux faces d'une feuille de papier.

Premier principe : l'arbitraire du signe. Le lien entre signifiant et signifié n'est pas naturel : le concept « arbre » est désigné par arbre en français, tree en anglais, Baum en allemand. Les onomatopées et le symbolisme phonétique ne contredisent pas le principe : les onomatopées varient d'une langue à l'autre (le coq fait cocorico en France, cock-a-doodle-doo en Angleterre). Saussure parle aussi d'arbitraire relatif pour les mots motivés par leur construction (vingt-neuf par rapport à vingt et neuf).

Second principe : la linéarité du signifiant. Le signifiant s'étend dans le temps, une unité après l'autre, formant une chaîne. De là découle la dimension syntagmatique de la langue.

Saussure ajoute deux propriétés temporelles : l'immutabilité (la communauté n'a pas le choix de changer un signe ; il s'impose) et la mutabilité (les signes changent pourtant avec le temps, par déplacement du rapport entre signifiant et signifié). Benveniste (1939) critique l'arbitraire : le lien entre signifiant et signifié est nécessaire pour les locuteurs ; c'est entre le signe et la chose que l'arbitraire s'applique.

À retenir

Langue/parole, synchronie/diachronie, syntagme/paradigme L1

Saussure organise la linguistique autour de dualités. Langue et parole : la langue est un système social, passif, enregistré dans les cerveaux de la communauté ; la parole est l'acte individuel, volontaire, momentané. Saussure assigne à la linguistique la langue comme objet central. Chomsky reprendra cette idée sous la forme compétence/performance, avec un statut mental différent.

Synchronie et diachronie : on peut étudier un état de langue à un moment donné (synchronie) ou son évolution dans le temps (diachronie). Saussure donne l'image du jeu d'échecs : pour comprendre une position, on n'a pas besoin de connaître l'histoire de la partie.

Rapports syntagmatiques et associatifs (paradigmatiques) : les unités s'articulent en chaîne (rapport in praesentia, syntagmatique : « le chat dort ») et s'associent en mémoire à d'autres unités qui pourraient occuper la même place (rapport in absentia, paradigmatique : chat/chien/lion, dort/mange/court). Les axes syntagmatique et paradigmatique se retrouvent à tous les niveaux : phonèmes, mots, phrases. Jakobson y verra l'axe de la combinaison et celui de la sélection.

Enfin, le principe de valeur : un signe n'a de sens que par sa différence avec les autres signes du système. « Mouton » en français recouvre l'animal et sa viande, alors que l'anglais distingue sheep et mutton : la valeur n'est pas la signification isolée.

À retenir

La double articulation et l'économie du langage L1

André Martinet (Éléments de linguistique générale, 1960) définit le langage humain par la double articulation. À la première articulation, un énoncé se découpe en unités porteuses de sens : les monèmes (ou morphèmes). Ainsi « je mange » comprend plusieurs monèmes. À la seconde articulation, chaque monème se décompose en unités sans signification propre, mais distinctives : les phonèmes. Le mot « pain » ne comporte que deux phonèmes /p/ et /ɛ̃/, qui ne signifient rien isolément.

Cette organisation est d'une grande économie : avec quelques dizaines de phonèmes (36 en français, de 11 à environ 140 dans les langues du monde selon les inventaires), on construit des dizaines de milliers de monèmes, puis, grâce à la syntaxe, un nombre infini d'énoncés. Une simple combinatoire illustre la puissance : avec 36 unités et des suites de 5, on obtient plus de 60 millions d'arrangements possibles (ignorant les contraintes phonotactiques).

Hockett (1960) propose treize « traits de conception » du langage humain, dont la dualité de structuration (équivalent de la double articulation), la sémanticité, l'arbitraire, la discrétude, la productivité (créer et comprendre des énoncés inédits), la déplacement (parler de choses absentes dans l'espace et le temps) et la transmission culturelle.

La notion a des limites : les langues des signes ont aussi une double articulation (configurations, emplacements, mouvements), ce qui prouve qu'elle ne dépend pas du canal vocal. Certaines langues ont des unités intermédiaires, et la frontière entre monème et mot est parfois floue.

À retenir

Les fonctions du langage L1

Karl Bühler (1934) distinguait trois fonctions : expressive (orientée vers l'émetteur), appellative (vers le récepteur) et représentative (vers le référent). Roman Jakobson (1960, Linguistics and Poetics) étend ce modèle en six facteurs de la communication — destinateur, destinataire, contexte (ou référent), message, contact, code — auxquels il associe six fonctions.

La fonction référentielle (centrée sur le contexte) transmet une information : « Il pleut sur Lyon. » La fonction expressive (ou émotive, centrée sur le destinateur) manifeste une attitude : « Quelle horreur ! » La fonction conative (centrée sur le destinataire) vise à agir sur lui : impératif, vocatif (« Ferme la porte »). La fonction phatique (centrée sur le contact) vérifie ou maintient la communication : « Allô ? », « Tu m'entends ? ». La fonction métalinguistique (centrée sur le code) porte sur la langue elle-même : « Que veut dire “procrastiner” ? ». La fonction poétique (centrée sur le message pour lui-même) met en avant la forme : rimes, allitérations (« I like Ike »).

Un énoncé remplit presque toujours plusieurs fonctions ; l'une domine selon l'intention. La classification de Jakobson est un outil d'analyse plus qu'une théorie : ses limites tiennent à l'oubli de l'interaction (le modèle est linéaire, un émetteur vers un récepteur) et à l'implicite, que la pragmatique développera.

À retenir

Les niveaux d'analyse et la description des langues L1

L'étude de la langue se partage en niveaux d'analyse, de l'unité la plus petite à la plus large. La phonétique et la phonologie étudient les sons et leur organisation ; la morphologie la structure interne des mots ; la syntaxe la combinaison des mots en phrases ; la sémantique le sens ; la pragmatique et l'analyse du discours l'usage en contexte et les ensembles d'énoncés. Le lexique occupe une place transversale.

Ces niveaux interagissent : l'intonation (prosodie) intervient dans la syntaxe (interrogation), la morphologie dans la phonologie (liaison), le sens dans la syntaxe (verbes et arguments). Les « interfaces » sont aujourd'hui un champ de recherche majeur.

On distingue la grammaire descriptive (ce que les locuteurs font réellement) de la grammaire prescriptive (ce qu'il faudrait dire). Les remarques normatives (« on ne dit pas : malgré que ») ressortent de la seconde ; le linguiste les observe comme des faits sociaux. La norme est un fait de société, l'usage un fait de langue ; tous deux méritent l'étude.

On distingue encore la variation selon le temps (diachronique), l'espace (dialectale), le groupe social (sociolectale), la situation (registre) et le canal (oral/écrit). Une description complète doit préciser la variété qu'elle décrit : « le français » désigne en réalité de nombreuses variétés.

À retenir

Langage animal, acquisition et origine du langage L2

Les animaux communiquent, mais leur communication diffère du langage humain sur plusieurs traits de Hockett. La danse des abeilles, décrite par Karl von Frisch (prix Nobel 1973), code la direction et la distance d'une source de nourriture : c'est un cas remarquable de déplacement, mais le système est fini, non productif et sans double articulation. Les cris d'alarme des singes vervets (Seyfarth et Cheney) distinguent des prédateurs, avec une référence limitée. Les expériences d'apprentissage de signes ou de symboles par des grands singes (Washoe, Kanzi) montrent des capacités symboliques, sans syntaxe récursive démontrée.

Chez l'humain, le langage s'acquiert de manière spontanée en quelques années. Eric Lenneberg (1967) a proposé une période critique pour l'acquisition du langage : après la puberté, l'apprentissage devient plus difficile. Les cas d'enfants privés de langage (Genie, découverte en 1970) étayent l'idée d'une sensibilité accrue pendant l'enfance, sans pouvoir trancher à elles seules : les conditions étaient traumatiques.

L'origine du langage reste débattue : hypothèse gestuelle (le langage vocal serait issu de gestes), évolution graduelle (Pinker et Bloom), émergence tardive d'une opération combinatoire (Hauser, Chomsky et Fitch, 2002, hypothèse de la récursivité comme facteur clé). Les indices archéologiques et génétiques (comme le gène FOXP2, impliqué dans un trouble de la parole familial) sont suggestifs, mais aucun ne suffit à dater ou expliquer l'origine.

Prudence : « origine du langage » est un sujet de recherche ouvert, pas un fait établi.

À retenir

Méthodes et éthique de la linguistique L2

La linguistique mobilise plusieurs sources de données. L'introspection et les jugements de grammaticalité de locuteurs natifs sont centraux en syntaxe générative. Les corpus (écrits et oraux, annotés ou non) permettent d'observer les usages réels et de les quantifier. L'expérimentation (temps de lecture, suivi du regard, EEG, tâches de jugement) teste des hypothèses. L'enquête de terrain documente des langues peu décrites, avec des collectes et des transcriptions.

On distingue la grammaticalité (conformité aux règles du système), l'acceptabilité (jugement du locuteur, qui dépend de la mémoire, du sens et du contexte) et l'attestation (existence dans les données). « Colorless green ideas sleep furiously » (Chomsky, 1957) est grammatical mais sémantiquement anormal ; « Le chat que le chien que Paul a vu a mordu miaule » est grammatical mais difficile à traiter. On note les phrases agrammaticales d'un astérisque (*).

Une hypothèse linguistique doit être falsifiable : on doit pouvoir imaginer des données qui la contredisent. Les critères d'une bonne analyse : adéquation observationnelle (couvre les faits), descriptive (reflète l'intuition des locuteurs), explicative (rend compte de l'acquisition ou des universaux), simplicité.

Éthique : en enquête de terrain et en recueil de données orales, on obtient le consentement éclairé des locuteurs, on protège l'anonymat, on respecte la propriété des données et on rend les résultats à la communauté. Pour les corpus de réseaux sociaux ou de messageries, la réglementation sur les données personnelles s'applique.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Qui est considéré comme le père de la linguistique générale moderne et auteur du Cours de linguistique générale (1916) ?

    1. Noam Chomsky
    2. Roman Jakobson
    3. Ferdinand de Saussure
    4. Émile Benveniste

    Réponse : Ferdinand de Saussure. Saussure (1857-1913), dont le cours a été publié à titre posthume par Bally et Sechehaye.

  2. Le signe linguistique saussurien associe…

    1. Un signifiant et un signifié
    2. Un mot et une chose
    3. Un son et une lettre
    4. Un phonème et un morphème

    Réponse : Un signifiant et un signifié. Signifiant (image acoustique) et signifié (concept), non une chose et un nom.

  3. L'arbitraire du signe signifie que…

    1. Chacun choisit librement ses mots
    2. Les signes n'ont pas de sens
    3. Les mots sont créés au hasard chaque jour
    4. Il n'y a pas de lien naturel entre signifiant et signifié

    Réponse : Il n'y a pas de lien naturel entre signifiant et signifié. Le lien est conventionnel, imposé à la communauté et non motivé par la nature de la chose.

  4. Les onomatopées sont…

    1. La preuve que le signe est motivé
    2. Variables d'une langue à l'autre
    3. Identiques dans toutes les langues
    4. Absentes des langues

    Réponse : Variables d'une langue à l'autre. Le coq fait « cocorico » ou « cock-a-doodle-doo » : même bruit, formes conventionnelles différentes.

  5. La linéarité du signifiant signifie que…

    1. Les signes sont alignés dans un dictionnaire
    2. Le signifiant se déploie dans le temps, un élément après l'autre
    3. Les phrases sont toujours courtes
    4. L'ordre des mots est libre

    Réponse : Le signifiant se déploie dans le temps, un élément après l'autre. Le signifiant acoustique est une chaîne temporelle.

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