🧩 Morphologie

Morphèmes et mots, flexion et dérivation, composition, allomorphie, typologie morphologique et productivité.

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Morphème, mot, lexème L1

Le morphème est la plus petite unité porteuse de sens ou de fonction grammaticale : dans « inoubliables », on isole in- (négation), oubli- (radical), -able (possibilité) et -s (pluriel). On distingue les morphèmes libres (pouvant former un mot seul : chat, sur) et les morphèmes liés (qui ne peuvent apparaître seuls : in-, -able, -s). Les morphèmes lexicaux portent un sens plein, les morphèmes grammaticaux une information de catégorie (genre, nombre, temps).

La notion de mot est plus délicate. On distingue le mot graphique (séquence entre deux espaces), le mot phonologique (groupe accentuel), le mot syntaxique et le lexème (unité abstraite du lexique, entrée de dictionnaire) par opposition aux formes de mot : mange, manges, mangeons, mangé sont des formes du lexème MANGER. « Pomme de terre » est un seul lexème écrit en trois mots graphiques ; « aujourd'hui » est un mot graphique composé de plusieurs éléments historiques.

Quelques cas particuliers : le morphème zéro (le singulier de « chat » est marqué par l'absence de -s), les morphèmes discontinus (la négation « ne… pas »), les morphèmes cumulatifs (la désinence -ons exprime à la fois la personne et le nombre) et les morphèmes cranberry, unités sans sens autonome mais récurrentes (-rr- dans courrier, concourir ne s'analyse pas facilement). La segmentation morphologique n'est pas toujours évidente.

Les tests de segmentation : la commutation (remplacer une partie par une autre : lent-ement, rapid-ement), la récurrence (une même séquence retrouvée dans d'autres mots avec le même sens) et la productivité.

À retenir

Flexion et dérivation L1

Deux grands types de morphologie. La flexion fait varier la forme d'un lexème selon des catégories grammaticales sans changer de lexème : nombre et genre (petit, petite, petits), personne, temps, mode (chante, chantait, chanterons). L'ensemble des formes d'un lexème forme son paradigme flexionnel.

La dérivation crée un nouveau lexème à partir d'une base, au moyen d'affixes : préfixes (re-faire, in-utile), suffixes (chant-eur, rapid-ité), voire parasynthétiques (é-vent-er : a- + base + -er simultanément). La dérivation peut changer la catégorie (laid → laideur, adjectif en nom) ou non (faire → refaire), et son sens est parfois non compositionnel.

Critères pour distinguer flexion et dérivation : la flexion est régulière et productive, obligatoire en syntaxe (accord), placée plus près de la périphérie du mot (chant-eur-s : dérivation avant flexion) et sans changement de catégorie. La dérivation est plus idiosyncratique, optionnelle, et lexicalisée. Mais la frontière est graduelle : les marques d'aspect, de diminutifs ou d'évaluatifs se comportent parfois comme l'un ou l'autre selon les langues.

La conversion (ou dérivation impropre, dérivation zéro) change la catégorie sans affixe : le dîner (de dîner), un manger. Les familles de mots se rattachent à un radical commun : terre, terrain, atterrir, souterrain, enterrer. Attention aux faux amis : « terreur » n'appartient pas à cette famille.

À retenir

Composition et autres procédés de formation des mots L1

Outre la dérivation, les langues créent des mots par plusieurs procédés. La composition assemble deux bases lexicales : porte-monnaie, chou-fleur, rouge-gorge. On distingue la composition populaire (bases françaises, parfois avec trait d'union) et la composition savante (éléments gréco-latins : bibliothèque, psychologie, téléphone). La tête du composé détermine souvent sa catégorie (un chou-fleur est un chou, nom masculin).

Autres procédés : la siglaison (SNCF, ONU, TGV), l'acronymie (OTAN prononcée comme un mot), la troncation (prof, ordi, appart, apocope ; bus issu d'autobus, aphérèse), le mot-valise (franglais = français + anglais ; courriel), l'emprunt (week-end, tsunami, algèbre), le calque (gratte-ciel de skyscraper) et la conversion. L'onomatopée et la création ex nihilo (marques : Kleenex) sont plus rares.

La néologie est le processus de création lexicale ; un néologisme est un mot nouveau, qui peut devenir courant ou disparaître. Les institutions (Académie française, Commission d'enrichissement de la langue française) proposent des équivalents français aux emprunts (courriel pour e-mail), avec un succès variable. La néologie est étudiée à partir de corpus et d'observatoires (par exemple, le projet Néologismes de l'Observatoire de néologie de l'Université de Montréal).

Les mots composés posent des problèmes de frontière avec la syntaxe : « chemin de fer » est un composé, « chemin de campagne » moins clairement. Critères : sens non compositionnel, impossibilité d'insertion, figement.

À retenir

Allomorphie, supplétion et analyse morphologique L2

Un même morphème peut avoir plusieurs formes, les allomorphes, conditionnés par le contexte phonologique, morphologique ou lexical. L'article indéfini anglais a/an est conditionné par la phonologie (a book / an apple). En français, le pluriel -s est muet, mais le morphème d'adjectif grand/grande alterne selon le genre ; le radical de « sortir » apparaît sous les formes /sɔʁ/ et /sɔʁt/ (il sort / elle sortait). La notion d'allomorphe permet de ramener des formes différentes à une même unité abstraite.

La supplétion est le cas extrême où des formes d'un lexème n'ont aucun lien de forme : aller (vais, ira, allons), être (suis, étais, fus), bon/meilleur, angl. go/went. Ces formes proviennent de lexèmes historiquement distincts, fusionnés dans un paradigme. Elles sont souvent très fréquentes, ce qui explique leur résistance à la régularisation.

Pour analyser un mot, on utilise la glose interlinéaire selon les Leipzig Glossing Rules : une ligne pour la forme segmentée, une pour la glose morphème à morphème, une pour la traduction. Exemple : ils chant-ai-ent / 3PL chanter-IPFV-3PL « ils chantaient ». Les abréviations (PL pluriel, SG singulier, PST passé, NEG négation) sont standardisées.

Le choix d'un radical de base est un problème : on peut partir d'une forme sous-jacente abstraite (approche générative) ou d'un ensemble de formes stockées (approche mot-et-paradigme). Les modèles contemporains admettent une stratégie mixte.

À retenir

La morphologie du français : verbe, nom, adjectif L2

Le verbe français est la catégorie la plus riche en flexion. Il comprend un radical, un morphème de temps-mode et une désinence personnelle. On classe les verbes en trois groupes : 1er (-er, régulier, classe productive : plus de 90 % des verbes), 2e (-ir avec -iss-, finir), 3e (tous les autres, très irréguliers et fréquents). À l'oral, la flexion verbale est beaucoup plus pauvre qu'à l'écrit : chante, chantes, chantent sont identiques à l'oral (/ʃɑ̃t/), d'où l'importance de la fréquente reprise par le pronom sujet.

Le nom varie en nombre ; le genre est une propriété lexicale (non fléchie), alors qu'il est fléchi pour les adjectifs et certains noms de personnes (étudiant/étudiante). Les pluriels irréguliers sont chevaux, travaux, yeux. Le pluriel écrit en -s est muet à l'oral, sauf en cas de liaison.

L'adjectif s'accorde en genre et en nombre avec le nom ; la formation du féminin s'appuie sur plusieurs procédés : ajout d'une consonne finale prononcée (petit → petite : /pəti/ → /pətit/), alternance vocalique, suffixes (acteur → actrice). On parle de morphologie en consonne finale latente : le masculin est obtenu par chute de la consonne.

En dérivation, les suffixes les plus productifs en français contemporain sont -ment (adverbes), -eur/-euse (agents), -tion (noms d'action), -able, -iser et les préfixes re-, dé-, in-, anti-. L'analyse de leur sens suppose de tenir compte des contraintes de sélection : on ajoute -able principalement à des verbes transitifs directs.

À retenir

Typologie morphologique L2

Les langues diffèrent par la place qu'elles donnent à la morphologie. Quatre types classiques (Schlegel, Humboldt, Sapir) : les langues isolantes (peu ou pas de morphologie, mots invariables, rôle de l'ordre des mots : vietnamien, mandarin), agglutinantes (morphèmes juxtaposés, chacun avec une fonction : turc, finnois, swahili), flexionnelles ou fusionnelles (morphèmes fusionnés cumulant des fonctions : latin, russe) et polysynthétiques (un mot peut exprimer toute une phrase : inuktitut, mohawk).

Exemple turc : ev-ler-imiz-de « dans nos maisons » = maison-PL-1PL.POSS-LOC : chaque suffixe a une fonction nette. En latin, amicorum « des amis » : la finale -orum cumule génitif, pluriel, masculin. En vietnamien, une phrase se construit en alignant des mots invariables.

Greenberg (1960) propose des indices quantitatifs : indice de synthèse = nombre de morphèmes / nombre de mots (isolante ≈ 1,0 à 1,5 ; synthétique ≈ 2 à 3 ; polysynthétique > 3). L'indice d'agglutination = nombre de jonctions agglutinantes / nombre de jonctions de morphèmes. Ces indices dépendent du corpus et de la segmentation, ils ne classent donc pas définitivement une langue.

Les types sont des tendances : une langue réelle est un mélange (l'anglais est analytique avec une flexion résiduelle, le français est analytique à l'oral et plus synthétique à l'écrit). La typologie sert à repérer des corrélations (ordre des mots, flexion, cas), non à hiérarchiser des langues.

À retenir

Modèles théoriques de la morphologie L3

Hockett (1954) distingue trois modèles. Item-and-Arrangement (IA) : un mot est une suite de morphèmes-choses combinés par des règles (approche classique). Item-and-Process (IP) : un mot résulte de processus appliqués à une base (-s ajouté, voyelle modifiée : sing → sang). Word-and-Paradigm (WP) : l'unité de base est le mot dans son paradigme, les formes se rapportant entre elles par des relations de proportion (Matthews, Blevins, Stump).

Le débat porte sur la compositionnalité : pour des formes comme sing/sang/sung, la séparation en morphèmes est délicate, d'où l'intérêt de WP. Pour des langues agglutinantes, IA fonctionne bien. La Distributed Morphology (Halle et Marantz, 1993) place la morphologie dans la syntaxe (les morphèmes sont insérés après les opérations syntaxiques) ; la morphologie lexématique (Aronoff, Fradin) conserve la notion de lexème.

La morphologie constructionnelle (Booij) décrit les mots complexes comme des constructions schématiques avec des cases à remplir : [X-eur]N « agent de X ». Elle met l'accent sur les analogies et les ensembles de mots apparentés (paradigmes dérivationnels).

Questions actuelles : la productivité (quels schémas sont vivants ?), la lexicalisation (mots devenant opaques), l'interface morphosyntaxe et les modèles distributionnels (formation par analogie, modèles de réseaux) qui rejettent le morphème comme unité nécessaire.

À retenir

Productivité et traitement psycholinguistique des mots L3

Un affixe est productif s'il sert encore à former de nouveaux mots. Baayen mesure la productivité par les hapax legomena (mots d'un corpus apparaissant une seule fois) : un affixe très productif crée beaucoup de mots rares. La productivité potentielle se définit par P = n₁ / N, où n₁ est le nombre d'hapax contenant l'affixe et N le nombre total d'occurrences de mots avec cet affixe. Un affixe ancien peut avoir une grande fréquence (type) mais une faible productivité.

La productivité est une notion graduelle, sensible au corpus, à la période et au registre. On distingue la productivité qualitative (contraintes sur les bases) de la productivité quantitative (nombre de formations). Un affixe disponible peut être bloqué par un mot existant (blocage : l'anglais *stealer n'est pas formé parce que thief occupe déjà la place).

En psycholinguistique, on se demande comment le lexique mental stocke les mots complexes : décomposition (les mots sont analysés en morphèmes), stockage (les mots complexes sont mémorisés entiers) ou double voie (les deux selon la fréquence et la transparence). Les expériences d'amorçage (priming) montrent que vendeur amorce vendre même si le sens est peu lié, ce qui plaide pour une décomposition morphologique précoce.

Le « débat des temps du passé » (Pinker contre Rumelhart et McClelland) sur walked/went a opposé règles et réseaux connexionnistes ; des modèles hybrides combinent règles et analogie.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Qu'est-ce qu'un morphème ?

    1. Un son
    2. Un mot entier
    3. La plus petite unité porteuse de sens ou de fonction grammaticale
    4. Une syllabe

    Réponse : La plus petite unité porteuse de sens ou de fonction grammaticale. Le morphème est l'unité minimale de forme et de sens.

  2. Quel est un morphème lié ?

    1. -able
    2. sur
    3. chat
    4. demain

    Réponse : -able. Un suffixe ne peut pas apparaître seul.

  3. Un lexème est…

    1. Une forme fléchie particulière
    2. Une syllabe
    3. Un morphème zéro
    4. Une unité abstraite du lexique regroupant les formes d'un mot

    Réponse : Une unité abstraite du lexique regroupant les formes d'un mot. MANGER est un lexème ; mange, mangeons en sont des formes.

  4. Combien de morphèmes dans « inoubliables » ?

    1. 2
    2. 4
    3. 3
    4. 5

    Réponse : 4. in- + oubli- + -able + -s.

  5. Le morphème zéro est…

    1. Une lettre muette
    2. Une marque sans forme phonique
    3. Un suffixe rare
    4. Un emprunt

    Réponse : Une marque sans forme phonique. Par exemple le singulier opposé au pluriel -s.

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