💡 Sémantique

Sens et référence, relations lexicales, sèmes, prototypes, vérité et implication, aspect, figures du sens, sémantique distributionnelle.

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Sens, référence, dénotation et connotation L1

La sémantique étudie le sens des unités linguistiques. Il faut d'abord distinguer plusieurs notions. Frege (1892) oppose le sens (Sinn, mode de donation) et la référence (Bedeutung, l'objet désigné) : « l'étoile du matin » et « l'étoile du soir » ont la même référence (Vénus) mais des sens différents, ce qui explique que « l'étoile du matin est l'étoile du soir » soit informatif.

On distingue encore l'extension d'un terme (l'ensemble des objets auxquels il s'applique : tous les chats) et son intension (les propriétés qui définissent la classe). La dénotation est le sens stable, cognitif, partagé par la communauté ; la connotation regroupe les valeurs associées, affectives, culturelles ou stylistiques (« bagnole » vs « voiture » : même dénotation, connotation familière).

Le triangle sémiotique d'Ogden et Richards (1923) met en relation le symbole (mot), la pensée (concept) et le référent (chose) : le mot ne renvoie pas directement à la chose mais passe par le concept. Les expressions peuvent avoir un sens sans référent (« la licorne », « le roi de France actuel ») et les noms propres posent des difficultés spécifiques (Kripke : désignateurs rigides).

La deixis (je, ici, maintenant) montre une référence dépendante du contexte d'énonciation : « je » désigne chaque fois le locuteur. Enfin, la référence peut être générique (« le chat est un mammifère »), spécifique (« le chat de Paul ») ou non spécifique (« Je cherche un chat »).

À retenir

Relations lexicales : polysémie, synonymie, hyperonymie L1

Le lexique n'est pas un sac de mots mais un réseau de relations. La polysémie : un même mot a plusieurs sens liés (« pied » : du corps, de la table, de la montagne). L'homonymie : deux mots distincts de même forme sans lien de sens (« avocat » le fruit / le juriste ; « louer » = faire l'éloge / prendre en location). La limite est discutée et s'appuie souvent sur l'étymologie ou la perception des locuteurs.

La synonymie (sens proches : « acheter » / « acquérir ») est rarement parfaite : on parle de quasi-synonymie, les termes diffèrent par le registre, la collocation ou les nuances. L'antonymie comprend les contraires gradables (chaud/froid), complémentaires (mort/vivant) et réciproques (acheter/vendre). L'hyperonymie relie un terme général à un terme spécifique : « animal » est l'hyperonyme de « chat », qui est son hyponyme ; deux hyponymes d'un même hyperonyme (chat, chien) sont cohyponymes. La méronymie relie une partie à son tout (« roue » est un méronyme de « voiture »).

Ces relations structurent les ressources lexicales : WordNet (anglais, par ensembles de synonymes ou « synsets »), WOLF et FrameNet pour le français et l'anglais, Thésaurus. En TAL, elles aident la désambiguïsation lexicale et la recherche d'information.

Test classique pour la polysémie : le zeugme (« *Elle a pris son manteau et le train » : la tournure est comique, signalant deux sens distincts). Pour l'hyponymie : la relation est transitive (un chat est un félin, qui est un animal : un chat est un animal).

À retenir

Analyse componentielle, champs lexicaux et catégories de couleur L1

L'analyse componentielle décompose le sens d'un mot en traits minimaux, les sèmes (Pottier, Greimas, Coseriu). Ainsi « chaise » = /pour s'asseoir/ + /avec dossier/ + /sur pieds/ + /pour une personne/, par opposition à « fauteuil » (+ /avec accoudoirs/) et « tabouret » (− /dossier/). Les sèmes spécifiques distinguent des termes voisins, les sèmes génériques ou afférents relient à une classe ou ajoutent des valeurs contextuelles.

Un champ sémantique est un ensemble de mots couvrant un domaine conceptuel et se partageant ses valeurs (les termes de parenté, les verbes de déplacement). Un champ lexical regroupe les mots d'un texte se rapportant à une même notion (champ lexical de la mer : vague, navire, écume). Trier (1931) décrit des champs où chaque mot se définit par sa place dans l'ensemble : si un terme disparaît, ses voisins s'étendent.

Le cas célèbre des termes de couleur : Berlin et Kay (1969) proposent que les langues ajoutent leurs termes de base dans un ordre universel (noir/blanc, puis rouge, puis vert ou jaune, puis bleu, etc.). Les langues divisent le spectre de manière différente (le russe distingue « goluboï » (bleu clair) et « siniï » (bleu foncé), le gallois « glas » couvre des verts et des bleus), mais les centres des catégories coïncident souvent. Le débat relativiste (hypothèse de Sapir-Whorf) porte sur l'influence éventuelle de ces catégories sur la perception.

Limites de l'analyse en sèmes : tous les mots ne se décomposent pas bien (les termes abstraits, les mots grammaticaux), les traits sont difficiles à justifier objectivement, et certains sens dépendent de contextes ou de prototypes plutôt que de conditions nécessaires et suffisantes.

À retenir

Prototypes et catégorisation L2

La théorie classique de la catégorisation suppose que toute catégorie se définit par des conditions nécessaires et suffisantes : un objet appartient ou non à la catégorie. Wittgenstein (Recherches philosophiques, 1953) objecte avec l'exemple des « jeux » : aucun trait commun à tous, mais des ressemblances de famille.

Eleanor Rosch (années 1970) propose la théorie du prototype : les catégories sont organisées autour de meilleurs exemples (prototypes) et leurs membres sont plus ou moins typiques. Pour les oiseaux, le moineau est plus typique que le pingouin ; les sujets répondent plus vite à « un moineau est un oiseau ». Les limites des catégories sont floues (est-ce qu'un coussin est un siège ?). Les catégories ont des niveaux : le niveau de base (chien, chaise) est le plus informatif, le plus rapide et le plus utilisé, par rapport au niveau superordonné (animal, meuble) et subordonné (caniche, fauteuil).

Ces résultats influencent la sémantique lexicale (la sémantique cognitive) : le sens d'un mot est lié à des modèles cognitifs idéalisés (Lakoff) ou à des « frames » (Fillmore : le mot « vendre » évoque une scène commerciale avec acheteur, vendeur, marchandise, prix).

Précautions : les effets de typicité ne prouvent pas que les catégories soient stockées sous forme de prototypes ; elles peuvent refléter la fréquence, la familiarité, ou des mécanismes d'exemplaires. Les catégories ad hoc (« choses à emporter en cas d'incendie ») montrent que les catégories sont aussi construites en contexte.

À retenir

Sens de la phrase : vérité, implication, présupposition L2

Comprendre une phrase, c'est connaître les conditions de vérité : dans quelles situations elle serait vraie. Cette perspective (Tarski, Davidson, Montague) suppose la compositionnalité : le sens d'une phrase dépend du sens de ses parties et de leur mode de combinaison (Frege). Elle explique pourquoi nous comprenons des phrases inédites.

Relations entre phrases : l'implication (entailment) : P implique Q si, chaque fois que P est vraie, Q l'est aussi (« Marie a tué le chat » implique « le chat est mort »). La contradiction et la paraphrase (implication mutuelle). La présupposition : information tenue pour acquise, qui survit à la négation et à l'interrogation (« Paul a cessé de fumer » et « Paul n'a pas cessé de fumer » présupposent tous deux que Paul fumait). Elle se distingue de l'implication (qui ne survit pas à la négation).

Les quantificateurs (tous, certains, aucun) et la négation produisent des ambiguïtés de portée : « Tous les étudiants n'ont pas réussi » peut signifier qu'aucun n'a réussi ou que certains seulement ont échoué selon la portée relative de « tous » et de la négation. « Chaque étudiant a lu un livre » : un livre pour tous ou un livre pour chacun.

Il faut séparer ce qui relève de la sémantique (condition de vérité) et de la pragmatique (implicatures). « Certains étudiants ont réussi » est vrai si tous ont réussi (sémantique), mais communique par implicature « pas tous ». Les modèles formels (voir sémantique formelle en Master) formalisent ces notions par la logique des prédicats et le λ-calcul.

À retenir

Temps, aspect et modalité L2

Trois catégories situent un événement. Le temps localise un événement par rapport au moment de l'énonciation (passé, présent, futur). L'aspect décrit la façon dont l'événement se déroule : accompli ou inaccompli, perfectif ou imperfectif, itératif, progressif. La modalité exprime l'attitude du locuteur : possibilité, nécessité, obligation, souhait (« Il peut venir », « Il doit venir »).

Le modèle de Reichenbach (1947) utilise trois points : le point d'événement (E), le point de référence (R) et le point de parole (S). Le plus-que-parfait : E avant R avant S (« Il avait mangé quand j'ai appelé »). Le passé simple et l'imparfait contrastent par l'aspect : « Il pleuvait quand Marie est arrivée » (imperfectif de fond) / « Marie est arrivée » (événement ponctuel).

L'aspect lexical (Aktionsart) distingue, selon Vendler (1957), quatre classes de situations : états (savoir, aimer), activités (courir, marcher), accomplissements (construire une maison), achèvements (atteindre le sommet). Test : on peut dire « en une heure » avec un accomplissement (« Il a construit la maison en un an ») et « pendant une heure » avec une activité (« Il a couru pendant une heure »).

La modalité se réalise par les verbes modaux (pouvoir, devoir), le mode (subjonctif, conditionnel), les adverbes (peut-être) et la prosodie. On distingue modalité épistémique (savoir : « Il doit être chez lui »), déontique (obligation : « Tu dois partir ») et dynamique (capacité : « Elle sait nager »). L'interface avec la pragmatique est constante (le conditionnel de politesse).

À retenir

Métaphore, métonymie et changement sémantique L3

La métaphore transfère un sens d'un domaine à un autre par ressemblance (« le temps est de l'argent », « la tête d'un clou »). La métonymie utilise une relation de contiguïté (« boire un verre », « lire Camus », « l'Élysée a annoncé »). La synecdoque est une métonymie par inclusion (« les voiles » pour les bateaux). Les rhétoriciens y voyaient des figures de style ; Lakoff et Johnson (Metaphors We Live By, 1980) montrent qu'elles structurent la pensée quotidienne : la métaphore conceptuelle (DISCUTER, C'EST FAIRE LA GUERRE : « attaquer un argument », « défendre une position »).

Le changement sémantique se produit au cours du temps selon quelques mécanismes récurrents : l'extension (généralisation : « arriver », de ad ripam « atteindre la rive », à « parvenir »), la restriction (« pondre » de lat. ponere « poser » à « pondre un œuf »), la péjoration (« vilain » : de villageois à laid), la mélioration (« chevalier ») et le transfert métaphorique ou métonymique. Ces mécanismes expliquent la polysémie.

La grammaticalisation est un type de changement où un mot lexical devient grammatical (« pas » du substantif « pas » à la négation, « va » dans « je vais manger »). L'invited inferencing (Traugott) rend compte du passage d'un sens à un autre par réinterprétation d'inférences pragmatiques répétées.

Les corpus diachroniques et les modèles distributionnels permettent aujourd'hui de mesurer le changement de sens (par exemple, la dérive des vecteurs de mots dans le temps), sous réserve de la qualité des données.

À retenir

Sémantique distributionnelle et lexique mental M

Selon Firth (1957), « on connaît un mot à ses fréquentations » (you shall know a word by the company it keeps). Harris (1954) formule l'hypothèse distributionnelle : les mots qui apparaissent dans des contextes semblables ont des sens proches. On construit une matrice de co-occurrences mots × contextes ; chaque mot devient un vecteur dans un espace de grande dimension, et la similarité cosinus mesure la proximité sémantique.

Les méthodes classiques (LSA, pondération TF-IDF et PPMI, réduction SVD) ont été supplantées par les plongements appris par prédiction (word2vec, Mikolov et al., 2013 ; GloVe, 2014 ; fastText) puis par les représentations contextuelles des modèles de langue (le vecteur d'un mot varie selon la phrase). On observe des régularités d'analogie (roi − homme + femme ≈ reine), dont la robustesse est discutée.

Ces modèles capturent la similarité (chat ~ chien) et la relatedness (chat ~ miauler) sans les distinguer toujours, et ils reflètent les biais des corpus (stéréotypes de genre, par exemple dans les analogies métiers). Ils ne fournissent pas directement la référence au monde ni les conditions de vérité : débat sur le grounding du sens (Bender et Koller, 2020).

En psycholinguistique, le lexique mental est conçu comme un réseau d'activation (Collins et Loftus, 1975) : l'amorçage sémantique (« docteur » facilite « infirmière ») révèle les liens entre concepts. Les distances vectorielles prédisent assez bien les temps de réaction. L'avenir est à des modèles multimodaux liant texte, image et action.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Chez Frege, la référence désigne…

    1. Le mode de donation
    2. La connotation
    3. L'objet désigné
    4. Le signifiant

    Réponse : L'objet désigné. Bedeutung = référence ; Sinn = sens.

  2. « L'étoile du matin » et « l'étoile du soir » ont…

    1. Des sens différents et la même référence
    2. Le même sens et la même référence
    3. Le même sens, deux références
    4. Ni sens ni référence

    Réponse : Des sens différents et la même référence. Les deux désignent Vénus.

  3. L'extension d'un terme est…

    1. Son étymologie
    2. Ses propriétés définitoires
    3. Sa connotation
    4. L'ensemble des objets qu'il désigne

    Réponse : L'ensemble des objets qu'il désigne. L'intension désigne les propriétés.

  4. « Bagnole » vs « voiture » diffèrent surtout par…

    1. La dénotation
    2. La connotation
    3. L'extension
    4. La référence

    Réponse : La connotation. Même dénotation, connotation familière.

  5. Le triangle sémiotique d'Ogden et Richards relie…

    1. Phonème, mot, phrase
    2. Symbole, pensée, référent
    3. Sujet, verbe, objet
    4. Signifiant, signifié, valeur

    Réponse : Symbole, pensée, référent. Le mot n'atteint le référent que par le concept.

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