Statut linguistique et histoire des langues des signes M
Les langues des signes (LS) sont des langues naturelles visuo-gestuelles : elles se produisent avec les mains, le visage, le regard et le corps, et se perçoivent par la vue. Elles ne sont ni une mimique universelle, ni une version gestuelle des langues orales : chaque communauté sourde a sa langue, avec sa grammaire propre (langue des signes française LSF, américaine ASL, britannique BSL, etc.). La LSF et la BSL sont mutuellement inintelligibles, alors que l'ASL est apparentée à la LSF (historiquement, par l'influence de Laurent Clerc, enseignant sourd français parti aux États-Unis en 1816). Le nombre de LS dans le monde dépasse cent trente selon des inventaires comme celui de l'Ethnologue (estimation).
Histoire : l'abbé de l'Épée fonde à Paris vers 1760 la première école publique pour sourds fondée sur les signes (« signes méthodiques »). Le congrès de Milan (1880) recommande l'oralisme et exclut les signes de l'enseignement, avec des effets sur plusieurs générations de sourds. William Stokoe (1960) démontre que l'ASL a une structure linguistique analysable (Sign Language Structure), ce qui ouvre la voie à la reconnaissance scientifique. En France, la loi du 11 février 2005 reconnaît la LSF comme langue à part entière ; l'enseignement bilingue LSF/français est prévu.
Statut social : les personnes sourdes ont souvent le LS comme première langue et le français écrit comme seconde. On distingue Sourd (avec majuscule : identité culturelle et linguistique) et sourd (condition audiologique). Environ 95 % des enfants sourds naissent dans des familles entendantes, ce qui retarde souvent l'accès à une langue. Les débats portent sur l'implant cochléaire, l'éducation bilingue et la reconnaissance des droits linguistiques.
La recherche en LS se distingue par la nécessité de travailler avec des locuteurs sourds, de reconnaître leur expertise et de respecter les normes de la communauté.
- LS : langues naturelles visuo-gestuelles, pas universelles.
- Abbé de l'Épée (~1760) ; Congrès de Milan (1880) ; Stokoe (1960).
- Loi du 11 février 2005 : reconnaissance de la LSF.
- Sourd (identité) / sourd (audiologie) ; recherche avec la communauté.
Phonologie des langues des signes M
Stokoe (1960) décrit les signes en trois « cheremes » : la configuration de la main (forme des doigts), l'emplacement (lieu d'articulation sur le corps ou dans l'espace de signation) et le mouvement. Battison, Brentari, Liddell et Johnson y ajoutent l'orientation de la paume et les composantes non manuelles (expressions faciales, mouvements de la tête, du buste, direction du regard). Ces paramètres jouent le rôle des traits phonologiques : changer un seul paramètre peut changer le sens, d'où l'existence de paires minimales en LS (par exemple des signes ne différant que par la configuration ou l'emplacement).
On y retrouve la double articulation : les signes (porteurs de sens) se décomposent en paramètres sans sens propre. Les langues signées présentent une syllabe (selon les modèles, un mouvement) et des contraintes phonotactiques (Battison : condition de symétrie pour les signes à deux mains ; condition de dominance : la main non dominante prend une configuration simple). Des processus phonologiques existent : assimilation, épenthèse de mouvement, réduction (comme la coarticulation orale).
Les erreurs spontanées (« lapsus manuels ») et les effets de bout de la langue (« tip-of-the-fingers ») montrent une organisation phonologique mentale. La perception catégorielle de la configuration est démontrée, bien que plus faible pour certains paramètres.
La transcription des LS emploie des systèmes de notation (HamNoSys, SignWriting, notations glosées en petites majuscules), et des corpus annotés (ELAN) : Dicta-Sign, corpus LSF (Mediapi-RGB, Dicolsf) ; les corpus LS sont plus rares que ceux de l'oral.
- Paramètres : configuration, emplacement, mouvement, orientation, composantes non manuelles.
- Paires minimales et double articulation en LS.
- Contraintes de symétrie et de dominance (Battison).
- Transcription : HamNoSys, SignWriting, gloses ; corpus annotés.
Morphosyntaxe et usage de l'espace M
Les LS exploitent l'espace de signation (devant le corps) pour la grammaire. On établit des loci (points) pour des référents : on désigne un lieu pour « Marie » et un autre pour « Paul », puis on relie ces loci par un mouvement du verbe : le verbe « donner » dirigé du locus de Marie vers celui de Paul signifie « Marie donne à Paul ». C'est un système d'accord verbal spatial (verbes directionnels), distinct des verbes simples (sans accord) et des verbes spatiaux (localisation). L'anaphore se marque par la pointage vers les loci ; les pointages jouent le rôle de pronoms.
Les classificateurs (proformes de forme et de taille, de manipulation) sont des configurations de main qui représentent une classe d'objets (véhicule, personne) et se combinent avec des mouvements et des emplacements pour décrire des événements spatiaux (« une voiture monte la colline »). Ils illustrent le caractère à la fois linguistique et iconique de ces structures.
La syntaxe : ordre des signes variable (en LSF, souvent Sujet-Objet-Verbe ou fortement influencé par la topicalisation), usage de marqueurs non manuels pour la syntaxe : sourcils levés (questions totales, topicalisation), sourcils froncés (questions partielles), hochement de tête (affirmation), regard. Les subordonnées (relatives, conditionnelles) sont marquées par des composantes non manuelles. Le transfert (changement de rôle ou de point de vue : le signeur « devient » le personnage) permet la narration en discours rapporté.
La productivité lexicale : le lexique établi (signes conventionnels) et le lexique productif (signes créés à la volée). Un alphabet manuel (dactylologie) fournit des emprunts aux langues orales (noms propres, mots techniques). La grammaticalisation et la lexicalisation de gestes sont observées (par exemple l'évolution des gestes de pointage vers des marques grammaticales).
- Loci : référents placés dans l'espace ; verbes directionnels.
- Classificateurs : proformes combinées à des mouvements.
- Marqueurs non manuels : sourcils, tête, regard.
- Transfert (rôle), lexique établi / productif, dactylologie.
Iconicité, émergence de langues et acquisition M
Les LS comptent plus de signes iconiques (ressemblance entre forme et sens) que les langues orales, mais l'iconicité est conventionnelle, variable d'une LS à l'autre (le signe pour « arbre » diffère en LSF, ASL, langue des signes chinoise) et se combine avec l'arbitraire. L'iconicité soutient l'apprentissage de certains signes sans empêcher leur arbitrarisation avec le temps (érosion de l'iconicité, régularisation phonologique). Les débats portent sur la place de l'iconicité dans les langues en général (Perniss, Thompson, Vigliocco : « iconicité et arbitraire cohabitent »).
L'émergence de nouvelles LS offre un laboratoire sur l'origine du langage. La langue des signes nicaraguayenne (LSN) est née dans les années 1980 lorsque des enfants sourds ont été réunis dans des écoles à Managua : les premières cohortes ont créé un système gestuel qui s'est complexifié, avec l'arrivée de nouvelles cohortes introduisant la grammaticalisation (Senghas, Kegl). La langue des signes bédouine d'Al-Sayyid (Israël), née dans un village à forte incidence de surdité héréditaire, a développé un ordre SOV stable en quelques générations (Sandler et al.). Ces cas montrent que les propriétés linguistiques peuvent émerger rapidement dans une communauté.
L'acquisition d'une LS chez l'enfant sourd de parents sourds suit les mêmes étapes que celle de l'oral : babillage manuel (vers 6-10 mois, Petitto), premiers signes vers 10-12 mois, combinaisons vers 18-24 mois, morphologie spatiale vers 3-4 ans. Les erreurs sur les pronoms (inversion du pointage) à l'âge de 2 ans montrent que l'iconicité n'est pas utilisée par l'enfant comme un raccourci. Les enfants sourds privés d'accès précoce à une langue (famille entendante sans LS) présentent des retards dans l'acquisition ; la recherche (Mayberry) indique une période sensible pour l'acquisition de la première langue, quelle qu'en soit la modalité.
Les enfants entendants de parents sourds sont bimodaux-bilingues (LS et langue orale) et peuvent mêler les deux modalités (code-blending).
- Iconicité et arbitraire cohabitent ; variation entre LS.
- Émergence : LS nicaraguayenne, Al-Sayyid.
- Acquisition : babillage manuel (6-10 mois), premiers signes (~12 mois).
- Période sensible pour la première langue, toute modalité.
Langues des signes, cerveau et cognition M
Les études de lésion et d'imagerie montrent que les LS reposent sur un réseau proche de celui des langues orales : l'hémisphère gauche est dominant ; une lésion de l'aire de Broca produit une aphasie signée non fluente (signes hésitants, agrammatisme spatial), une lésion temporale postérieure une aphasie fluente avec compréhension altérée. L'aire de Wernicke traite les signes ; le cortex auditif de personnes sourdes s'active à la perception de signes. Les patients avec lésion de l'hémisphère droit peuvent avoir des troubles de l'usage de l'espace (représentation visuo-spatiale) sans perturbation de la grammaire.
La spécialisation hémisphérique tient donc à la fonction linguistique et non à la modalité sensorimotrice. Les LS sollicitent toutefois plus fortement les régions pariétales (traitement spatial) et des aires de la perception du mouvement (Emmorey, Poizner, Bellugi). L'étude de personnes sourdes (plasticité intermodale) montre que le cortex auditif est recruté pour d'autres modalités ; la plasticité dépend de l'âge et de l'accès précoce à la langue.
Cognition : les signeurs ont des particularités visuo-spatiales (rotation mentale, mémoire des visages), qui résultent de l'usage de la LS et de la surdité. La mémoire de travail pour les signes utilise un « buffer » visuo-spatial et une boucle articulatoire gestuelle ; les effets de similarité phonologique existent pour les signes.
Application : les implants cochléaires et la réhabilitation ; l'enseignement bilingue ; la compréhension de la dyslexie et de l'aphasie chez les signeurs ; les avatars signants et la traduction automatique LS-français (difficile : peu de données, multimodalité, absence de forme écrite standard).
- Hémisphère gauche dominant pour les LS ; aphasies signées.
- Hémisphère droit : usage de l'espace, non grammaire.
- Plasticité intermodale du cortex auditif.
- Défis du TAL des LS : peu de corpus, multimodalité.
Geste co-verbal, multimodalité et recherche avec les communautés sourdes M
Les locuteurs de langues orales gestualisent en parlant : pointages (deictiques), gestes iconiques (dessiner une forme), métaphoriques (le temps comme espace), de battement (rythme), emblèmes (le « pouce levé »). McNeill (1992) soutient que geste et parole forment un système unique de pensée-pour-parler. Kendon, Goldin-Meadow et d'autres montrent que le geste facilite la production, l'apprentissage et la compréhension. Les gestes diffèrent des signes par leur caractère non conventionnel, holistique et leur dépendance de la parole, mais il existe un continuum (continuum de Kendon : gesticulation, pantomime, emblèmes, langue des signes). Les systèmes gestuels créés par des enfants sourds sans modèle de langue (home signs) montrent des propriétés grammaticales (Goldin-Meadow).
En interaction, les gestes participent aux tours de parole et à l'organisation du discours (voir analyse conversationnelle). Les langues parlées multimodales (langues d'Australie avec signes parallèles à l'oral, langues sifflées comme le silbo gomero) montrent la diversité des modalités. La communication multimodale est de plus en plus étudiée avec des corpus vidéo annotés.
La recherche avec les communautés sourdes exige une éthique spécifique : travail avec des chercheurs sourds, rétribution, consentement dans la langue des participants, respect du droit à l'image (la vidéo est une donnée identifiante : le visage fait partie de la grammaire, donc l'anonymisation est difficile), restitution dans la LS. Le terrain est marqué par une histoire de marginalisation (oralisme) et de défiance.
Débouchés : interprète LSF, enseignant de LSF, chercheur, concepteur de ressources bilingues, professionnels de santé et de justice formés à l'accessibilité, ingénieurs en TAL des LS. L'accessibilité numérique (sous-titrage, interprétation visuelle) est un enjeu de société.
- Geste co-verbal : deictique, iconique, métaphorique, battement.
- Continuum de Kendon : gesticulation → langue des signes.
- Home signs : propriétés grammaticales spontanées.
- Éthique : chercheurs sourds, consentement en LS, droit à l'image.
Vocabulaire à retenir
- Langue des signes : Langue naturelle visuo-gestuelle d'une communauté sourde.
- LSF : Langue des signes française.
- ASL : Langue des signes américaine.
- Congrès de Milan : 1880 : recommandation de l'oralisme.
- Oralisme : Éducation des sourds exclusivement par l'oral.
- Sourd / sourd : Identité culturelle / condition audiologique.
- Configuration : Forme de la main.
- Emplacement : Lieu d'articulation du signe.
- Mouvement : Trajectoire et manière du signe.
- Orientation : Direction de la paume.
- Composantes non manuelles : Expressions faciales, tête, regard, buste.
- Condition de symétrie : Contrainte sur les signes à deux mains.
Cinq questions pour t'entraîner
Que sont les langues des signes ?
- Des mimiques universelles que tous comprennent
- Des codes qui transcrivent le français en gestes
- Des langues naturelles visuo-gestuelles
- Des systèmes d'écriture réservés aux sourds
Réponse : Des langues naturelles visuo-gestuelles. Elles ont leur propre grammaire, leur lexique et leur histoire : chaque communauté sourde a sa langue des signes, qui n'est pas du français signé.
Quel rapport entretiennent la LSF et la langue des signes britannique (BSL) ?
- Elles sont mutuellement inintelligibles
- Elles sont identiques, avec quelques mots différents
- Elles sont deux dialectes d'une même langue des signes
- Elles forment une seule langue internationale unique
Réponse : Elles sont mutuellement inintelligibles. Les langues des signes ne sont pas universelles : un signeur de LSF ne comprend pas spontanément la BSL. En revanche, l'ASL est apparentée à la LSF.
À quoi Laurent Clerc a-t-il contribué ?
- À l'organisation du congrès de Milan de 1880
- À la loi française sur le handicap de l'année 2005
- À la phonétique articulatoire du français oral
- À la naissance de la langue des signes américaine (ASL)
Réponse : À la naissance de la langue des signes américaine (ASL). Enseignant sourd formé à Paris, il part aux États-Unis en 1816 avec Thomas Gallaudet : la LSF rencontre les langues locales pour donner l'ASL.
Que fonde l'abbé de l'Épée vers 1760 ?
- Un alphabet phonétique conçu pour noter toutes les langues
- La première école publique pour sourds qui utilise les signes
- Un dictionnaire de la langue des signes française
- Un test d'évaluation de la surdité chez l'enfant
Réponse : La première école publique pour sourds qui utilise les signes. À Paris, il reconnaît la valeur des signes des sourds et les utilise pour enseigner. Son école ouvre la voie à d'autres écoles pour sourds en Europe.
Que recommande le congrès de Milan de 1880 ?
- Le bilinguisme entre langue des signes et langue orale
- L'oralisme, c'est-à-dire l'enseignement sans les signes
- L'usage de la LSF comme langue d'enseignement unique
- La dactylologie comme seul moyen d'enseigner la lecture
Réponse : L'oralisme, c'est-à-dire l'enseignement sans les signes. Cette décision, prise sans sourds dans le vote, exclut les signes de l'enseignement pendant un siècle et marque durablement l'histoire de la communauté sourde.
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