🎼 Phonologie

Phonèmes, paires minimales, traits distinctifs, syllabe, règles et processus, liaison et schwa, puis introduction à l'optimalité.

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Le phonème : commutation et paires minimales L1

Le phonème est la plus petite unité distinctive d'une langue : l'élément dont le remplacement change le sens d'un mot. Pour l'identifier, on applique le test de commutation : on remplace un son par un autre dans le même contexte et on regarde si le mot change. Les mots qui ne diffèrent que par un seul son forment une paire minimale : « pain » /pɛ̃/ et « bain » /bɛ̃/ prouvent que /p/ et /b/ sont deux phonèmes du français.

Deux sons qui ne s'opposent jamais ainsi peuvent être des variantes d'un même phonème, les allophones. Deux cas : la distribution complémentaire (les sons apparaissent dans des contextes différents et jamais dans le même : en anglais, [pʰ] aspiré en début de mot accentué et [p] non aspiré après /s/) et la variation libre (les sons apparaissent dans les mêmes contextes sans changer le sens : [r] roulé ou [ʁ] uvulaire en français selon le locuteur).

Le phonème est donc une unité abstraite, notée /p/, réalisée par des sons concrets [p], [pʰ]. Cette idée est développée par l'École de Prague (Troubetzkoy, Principes de phonologie, 1939). Elle explique que ce qui est phonème dans une langue peut n'être qu'allophone dans une autre : en japonais, [l] et [ɾ] sont des variantes d'un même phonème, alors que /l/ et /ʁ/ s'opposent en français (« lit »/« riz »).

Limites de la paire minimale : on ne trouve pas toujours de paire parfaite ; on peut alors utiliser des paires quasi-minimales ou des distributions. Elle suppose aussi que le sens soit un critère simple, ce qui est discutable pour les mots rares ou les noms propres.

À retenir

Les traits distinctifs L1

Le phonème n'est pas l'unité la plus petite : il se décompose en traits distinctifs. Roman Jakobson, Gunnar Fant et Morris Halle (1952) proposent des traits acoustico-perceptifs ; Chomsky et Halle (The Sound Pattern of English, 1968) des traits articulatoires binaires, notés + ou − : [±voisé], [±nasal], [±continu], [±coronal], [±antérieur], [±haut], [±bas], [±arrière], [±arrondi]. Chaque phonème correspond à une matrice de traits.

Exemple : /p/ est [−voisé, −nasal, −continu, +labial]. /b/ ne diffère de /p/ que par [+voisé]. /m/ ne diffère de /b/ que par [+nasal]. Les oppositions du cube des consonnes se lisent ainsi : l'axe du voisement, l'axe du mode, celui du lieu sont des traits.

Les traits définissent des classes naturelles : ensembles de sons qui se comportent ensemble dans les règles phonologiques. Par exemple, les obstruantes sourdes [p t k f s ʃ] forment la classe [−voisé, −sonant] ; une règle d'assimilation de voisement affecte toute la classe : « médecin » peut se prononcer [medsɛ̃], le /d/ perdant son voisement devant /s/ sourd. Dire qu'une règle porte sur « un trait » est plus économique et plus explicatif que d'énumérer des sons.

Les traits permettent aussi de caractériser les oppositions : privatives (présence/absence d'un trait : /p/ vs /b/), graduelles (plusieurs degrés : aperture des voyelles), équipollentes (deux termes équivalents : /p/ vs /t/). Cette typologie est due à Troubetzkoy. Les traits sont une hypothèse sur l'organisation cognitive des sons ; les phonologues débattent de leur nombre et de leur universalité.

À retenir

Le système phonologique du français L1

Les descriptions courantes du français standard retiennent 16 à 17 voyelles (selon les variétés), 17 consonnes et 3 semi-consonnes. Voyelles orales : /i e ɛ a ɑ ɔ o u y ø œ ə/. Voyelles nasales : /ɛ̃ ɑ̃ ɔ̃/ et /œ̃/ pour les locuteurs qui le distinguent encore de /ɛ̃/. Consonnes : /p b t d k ɡ f v s z ʃ ʒ m n ɲ l ʁ/. Semi-consonnes : /j w ɥ/.

Plusieurs oppositions sont fragiles : /a/ vs /ɑ/ (patte/pâte) et /ɛ̃/ vs /œ̃/ (brin/brun) tendent à se neutraliser dans le français de France ; /e/ vs /ɛ/ en finale (« lait »/« les ») est stable à Paris, mais il fluctue dans le Midi. Dans ces variétés, la loi de position règle la répartition des voyelles moyennes : en syllabe ouverte, /e ø o/ (fermées) ; en syllabe fermée par une consonne prononcée, /ɛ œ ɔ/ (ouvertes) : « peu » [pø] vs « peur » [pœʁ].

Quand une opposition est neutralisée dans un contexte, on note un archiphonème (par exemple /E/ pour /e/ ~ /ɛ/ en syllabe fermée). La notion de neutralisation vient de Troubetzkoy. En français, /ə/ (schwa, « e muet ») est un cas à part : il alterne avec zéro selon le contexte (« je ne sais pas » [ʒənsɛpa] ou [ʃɛpa]).

Comparons avec d'autres langues : l'espagnol n'a que 5 voyelles (/i e a o u/), l'anglais en a une douzaine plus des diphtongues, certaines langues du Caucase en ont une seule ou deux. Les consonnes du français ne comportent pas d'aspirées, ni d'interdentales, ni de consonnes glottalisées, présentes dans d'autres langues.

À retenir

La syllabe L1

La syllabe est une unité phonologique organisant les segments autour d'un sommet de sonorité, le plus souvent une voyelle. Sa structure est hiérarchique : une attaque (consonnes initiales) et une rime, elle-même composée d'un noyau (voyelle) et d'une coda (consonnes finales). Dans « bruit » /bʁɥi/, l'attaque est /bʁ/, le noyau /i/ après la semi-consonne /ɥ/ ; dans « parc » /paʁk/, l'attaque /p/, le noyau /a/, la coda /ʁk/.

Les types de syllabes : ouverte (finissant par une voyelle : CV) ou fermée (CVC). Le français favorise fortement les syllabes ouvertes (près de trois quarts des syllabes en parole continue, valeur approximative), alors que l'anglais et l'allemand tolèrent des attaques et codas complexes (« strengths » est CCCVCCC).

Le principe de sonorité explique l'organisation interne : la sonorité monte jusqu'au noyau puis descend. Échelle usuelle : obstruantes sourdes < obstruantes voisées < nasales < liquides < semi-voyelles < voyelles. D'où l'attaque /pl/ (obstruante + liquide) bien formée mais /lp/ mal formée en attaque. Le principe de maximisation de l'attaque veut que, en syllabation d'une suite intervocalique, on donne à l'attaque le maximum de consonnes autorisées : « ma-tri-ce », « ar-bre » /aʁ.bʁ/ selon les analyses.

La syllabe sert à décrire les phénomènes d'accent, de liaison, d'allongement et de métrique. Sa pertinence est parfois discutée (certains modèles y substituent la mora), mais elle reste l'unité de base de la prosodie. Les langues se classent en rythme syllabique (français, espagnol), accentuel (anglais, allemand) ou moraïque (japonais), classification utile mais plus gradiente que catégorique.

À retenir

Règles et processus phonologiques L2

Un même morphème peut se réaliser différemment selon le contexte : c'est l'alternance. La phonologie générative la décrit par une forme sous-jacente et des règles : A → B / C _ D se lit « A devient B entre C et D ». Par exemple, le dévoisement final de l'allemand : /b d ɡ/ → [p t k] / _ # (Rad « roue » [ʁaːt], mais Räder [ʁɛːdɐ]).

Principaux processus : assimilation (un son prend un trait de son voisin : « absent » [apsɑ̃] avec /b/ dévoisé devant /s/), dissimilation (deux sons proches se différencient : latin peregrinus → fr. pèlerin), élision (chute : « je ne sais pas » [ʃɛpa]), épenthèse (ajout : japonais bɯrɯːtɯ pour Brutus), métathèse (inversion : aksed pour asked), neutralisation, lénition (affaiblissement : latin vita → esp. vida [ˈbiða]).

Les règles peuvent s'ordonner : le résultat d'une règle peut alimenter ou bloquer une autre. L'ordre intrinsèque est un argument central de la phonologie générative. Cependant, la phonologie contemporaine (optimalité, phonologie de laboratoire) préfère décrire des contraintes plutôt que des suites de règles.

Les processus ont souvent des motivations articulatoires (économie d'effort, facilité de coarticulation) ou perceptives (préserver des contrastes). Toutefois, certaines règles sont arbitraires et historiques (alternances résiduelles) : la synchronie ne se réduit pas à la motivation phonétique.

À retenir

Phonotactique, liaison et schwa en français L2

La phonotactique décrit les combinaisons de phonèmes licites dans une langue. Le français admet l'attaque /sp/ (« sport ») mais pas /ŋ/ en attaque, ni /tl/ à l'initiale. Deux mots étrangers peuvent donc être adaptés pour respecter ces contraintes (épenthèse du schwa, simplification).

La liaison fait réapparaître une consonne latente en fin de mot devant une voyelle initiale : « les amis » [lezami], « petit ami » [pətitami]. Trois cas : obligatoire (déterminant + nom : « les enfants », pronom + verbe : « ils ont »), facultative (selon le registre et le style : « il est arrivé » ou [ilɛ‿aʁive]) et interdite (après un nom au singulier : « un chat | admirable », avec « h aspiré » : « les | haricots »). L'enchaînement consiste à lier une consonne prononcée à la voyelle suivante : « une orange » [ynɔʁɑ̃ʒ] avec resyllabation.

Le schwa ou « e muet » /ə/ est instable : il s'élide ou se maintient selon la loi des trois consonnes (Grammont : on le maintient lorsque son absence aboutirait à trois consonnes consécutives : « vendredi » [vɑ̃dʁədi]). En français méridional, il se maintient bien plus souvent (« une table » [yntabələ]).

Ces phénomènes illustrent l'interface entre phonologie, morphologie et syntaxe (la liaison dépend du lien syntaxique entre les mots) et la variation sociolinguistique (registre soigné vs familier). Les corpus oraux comme PFC (Phonologie du français contemporain) ont permis de les étudier à large échelle.

À retenir

Prosodie phonologique : accent, ton, mora L2

La phonologie ne s'arrête pas aux segments. Les traits suprasegmentaux organisent la chaîne : accent, ton, intonation, quantité. L'accent est la proéminence d'une syllabe. Il est lexical en anglais, russe, espagnol, italien (mobile : CONvert nom / conVERT verbe) et de groupe en français (final de groupe rythmique). Certaines langues ont un accent fixe : finnois, hongrois (première syllabe), polonais (avant-dernière), turc (dernière, avec exceptions).

Les langues à tons utilisent la hauteur pour distinguer des mots : mandarin (4 tons plus un ton neutre), cantonais (6 ou plus selon les analyses), vietnamien, nombreuses langues africaines (yoruba, igbo). On distingue tons ponctuels (haut, bas) et tons modulés (montant, descendant). La phonologie autosegmentale (Goldsmith, 1976) a modélisé les tons sur une « tier » séparée, ce qui rend compte de leur indépendance par rapport aux segments.

La mora est l'unité de poids syllabique : une syllabe légère en compte une, une syllabe lourde deux. Le japonais s'organise en moras, ce qui explique que « Tōkyō » compte 4 moras (to-o-kyo-o) pour 2 syllabes.

L'intonation relève de la phonologie à travers des contours discrets : le système ToBI et ses adaptations (« Tones and Break Indices ») note la prosodie par des tons H (haut) et L (bas). Le contour de fin d'énoncé différencie par exemple une question totale (montante) d'une déclarative (descendante) en français, mais la réalité est plus variable.

À retenir

De la phonologie générative à la théorie de l'optimalité L3

La phonologie générative classique (SPE, 1968) décrit les alternances par des règles ordonnées appliquées à des formes sous-jacentes. Des problèmes sont apparus : des règles différentes semblent converger vers un même résultat (par exemple éviter une coda complexe), ce que le modèle formule mal : c'est le problème de la conspiration des règles. La phonologie autosegmentale et la phonologie métrique ont ensuite proposé des représentations non linéaires (tons, accent).

La théorie de l'optimalité (OT, Prince et Smolensky, 1993) remplace les règles par des contraintes universelles, violables et hiérarchisées. Deux grandes familles : les contraintes de marque (préférer des structures simples : *COMPLEX, ONSET, NOCODA) et de fidélité (préserver l'entrée : MAX, DEP, IDENT). Une grammaire est un classement de ces contraintes ; les langues diffèrent par leur classement.

Le calcul : un générateur (GEN) produit des candidats pour une entrée ; EVAL les évalue sur la hiérarchie : le candidat qui viole le moins les contraintes les plus hautes gagne (candidat optimal). Exemple : l'entrée /tap/ avec NOCODA ≫ MAX donnera [ta] (suppression de /p/), alors que MAX ≫ NOCODA donnera [tap].

L'OT a des variantes (OT stratale, harmonique, avec grammaire stochastique) et des critiques (problèmes d'opacité, complexité). Elle a transformé la typologie phonologique : la « factorial typology » prédit l'ensemble des systèmes obtenus par permutation des contraintes, que l'on peut comparer aux langues attestées.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Qu'est-ce qu'un phonème ?

    1. Une lettre
    2. Une syllabe
    3. La plus petite unité distinctive d'une langue
    4. Un son physique

    Réponse : La plus petite unité distinctive d'une langue. Le phonème est abstrait ; il est établi par commutation.

  2. Une paire minimale est une paire de mots qui…

    1. Diffèrent par un seul son
    2. Riment
    3. Ont le même sens
    4. Ont la même orthographe

    Réponse : Diffèrent par un seul son. Elle prouve que le son qui diffère est un phonème (pain/bain).

  3. « Pin » [pʰɪn] et « spin » [spɪn] illustrent…

    1. Une paire minimale
    2. Une liaison
    3. Un archiphonème
    4. Une distribution complémentaire

    Réponse : Une distribution complémentaire. [pʰ] et [p] ne s'opposent pas : ce sont des allophones de /p/ en anglais.

  4. En japonais, [l] et [ɾ] sont…

    1. Deux phonèmes
    2. Des allophones d'un même phonème
    3. Des archiphonèmes
    4. Des tons

    Réponse : Des allophones d'un même phonème. Le contraste est non distinctif en japonais, contrairement au français.

  5. Qui a publié les Principes de phonologie (1939) ?

    1. Saussure
    2. Troubetzkoy
    3. Halle
    4. Bloomfield

    Réponse : Troubetzkoy. Nikolaï Troubetzkoy, de l'École de Prague.

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