🌍 Linguistique et diversité des langues

Comparer les langues du monde : ordre des mots, alignement, marquage, universaux implicationnels, bases de données typologiques.

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Objet et méthode de la typologie L2

La typologie linguistique compare les langues du monde pour établir des types de structures et des régularités, sans considérer leur parenté. Elle se distingue de la linguistique comparée historique (qui cherche des filiations) : deux langues sans lien généalogique peuvent partager un type. Son but est de comprendre l'étendue de la variation possible et ses limites.

La méthode repose sur un échantillon de langues aussi représentatif que possible, contrôlé pour la parenté (on évite de compter dix langues romanes comme dix preuves indépendantes) et pour les contacts (aires linguistiques). On définit des variables comparables (par exemple : l'ordre du verbe et de l'objet), en évitant d'imposer à toutes les langues les catégories des langues européennes : c'est le problème des concepts comparatifs (Haspelmath), distincts des catégories propres à chaque langue.

Greenberg (1963) a lancé la typologie moderne avec 45 universaux fondés sur un échantillon de 30 langues. Depuis, des bases de données ont systématisé la comparaison : WALS (World Atlas of Language Structures, plus de 2 600 langues et environ 190 traits selon les versions), Glottolog (classification), Grambank, PHOIBLE (inventaires phonologiques) et Universal Dependencies (syntaxe). Leur usage exige de lire les critères de codage.

Les résultats sont des tendances statistiques plus que des lois : les chercheurs raisonnent en fréquences et en probabilités, avec des modèles qui tiennent compte de la phylogénie et de l'aire géographique.

À retenir

L'ordre des mots et les corrélations de Greenberg L2

L'ordre de base des constituants dans une phrase transitive se note par les initiales : SOV (japonais, turc, hindi, persan), SVO (français, anglais, chinois mandarin, swahili), VSO (gallois, irlandais, arabe classique), puis plus rarement VOS, OVS et OSV. Les langues SOV et SVO dominent largement (la grande majorité des langues d'après WALS), et les langues où le sujet précède l'objet sont les plus nombreuses.

Greenberg a observé des corrélations entre l'ordre verbe-objet et d'autres ordres. Les langues à verbe final (OV) tendent à avoir des postpositions (« Paris à »), à placer le génitif avant le nom, l'adjectif avant le nom et la relative avant le nom ; les langues à verbe avant l'objet (VO) tendent à avoir des prépositions et à placer le génitif après le nom (« la maison de Paul »). Hawkins et Dryer ont expliqué ces corrélations par l'harmonie des têtes (la tête est toujours du même côté de son complément) ou par des préférences de traitement.

Exemple en japonais (SOV) : Taro-ga hon-o yonda (Taro-SUJ livre-OBJ a lu). Le français place l'adjectif le plus souvent après le nom (« une voiture rouge »), l'anglais avant (« a red car ») : l'harmonie n'est pas parfaite, d'où la notion de tendances.

L'ordre peut être rigide (anglais) ou libre (russe, latin : les cas marquent les fonctions, l'ordre exprime la structure informationnelle). Il existe aussi des langues sans ordre dominant.

À retenir

Alignement morphosyntaxique et marquage L2

L'alignement décrit la manière dont les langues traitent trois rôles : S (sujet d'un verbe intransitif), A (agent d'un verbe transitif) et P (patient d'un verbe transitif). Dans le système nominatif-accusatif (français, latin, japonais), S et A sont traités de la même façon, distincts de P. Dans le système ergatif-absolutif (basque, géorgien en partie, nombreuses langues australiennes, tibétain), S et P sont traités ensemble (absolutif), A est marqué à part (ergatif).

Exemple basque : gizona etorri da « l'homme est venu » (gizona = absolutif, S) ; gizonak mutila ikusi du « l'homme a vu le garçon » (gizonak = ergatif, A ; mutila = absolutif, P). Il existe des systèmes scindés (l'ergativité dépend du temps ou de la personne : hindi, géorgien), actifs-statifs, ou tripartites.

Le marquage peut porter sur la tête (accord sur le verbe) ou sur le dépendant (cas sur le nom) — Nichols (1986) a opposé langues à marquage de la tête (nombreuses langues amérindiennes) et à marquage du dépendant (latin, japonais). Les langues combinent souvent les deux (russe).

Autres catégories couramment comparées : le genre/classes nominales (swahili : plus de dix classes), le nombre (singulier, pluriel, duel), l'inclusif/exclusif à la première personne du pluriel (« nous avec toi » vs « nous sans toi »), les évidentiels (marquer la source de l'information, comme le quechua), la position du possesseur.

À retenir

Universaux : absolus, statistiques et implicationnels L2

Un universal est une propriété partagée par les langues. Les universaux absolus (toutes les langues) sont rares : toute langue a des voyelles et des consonnes, des noms et des verbes (sous une forme à discuter), une distinction entre pronoms de personne. Les tendances universelles (statistiques) sont plus nombreuses : la plupart des langues ont un sujet qui précède l'objet.

Les universaux implicationnels sont de la forme « si une langue a la propriété P, alors elle a aussi la propriété Q ». Exemples : si une langue possède un duel, elle a un pluriel ; si une langue a des consonnes fricatives voisées, elle a des fricatives sourdes (formulation approximative à vérifier dans les bases) ; si une langue est SOV, elle a probablement des postpositions. Ces implications révèlent des hiérarchies : de personne (1 > 2 > 3), d'animéité, d'accessibilité syntaxique (Keenan et Comrie : sujet > objet direct > objet indirect > oblique ; si une langue peut relativiser les objets, elle peut relativiser les sujets).

Les explications des universaux sont multiples : innées (grammaire universelle), fonctionnelles (économie, iconicité, facilité de traitement), historiques (voies communes de changement : la grammaticalisation), cognitives et sociales. Evans et Levinson (2009) soutiennent que la diversité est telle que les « universaux » sont soit trivials soit largement réfutables ; le débat avec les généralistes est ouvert (exemples discutés : la récursivité en pirahã).

Les travaux récents recourent aux méthodes phylogénétiques et à la modélisation pour distinguer les corrélations dues à l'héritage, au contact ou à une contrainte réelle (Dunn et al., 2011).

À retenir

Typologie phonologique et lexicale L3

Les inventaires phonologiques varient fortement : de 11 phonèmes (rotokas, Papouasie) à plus de 100 (langues à clics du sud de l'Afrique comme le !Xóõ). Un inventaire consonantique médian compte environ 22 consonnes ; les systèmes vocaliques médians comptent 5 à 6 voyelles. Les systèmes à cinq voyelles /i e a o u/ sont les plus fréquents. Les consonnes les plus répandues : /p t k m n/ ; le français /ʁ/ uvulaire est typologiquement plus rare. Les implications sont fortes : si une langue a une consonne éjective, alors elle a des occlusives ordinaires (PHOIBLE).

Sur la structure syllabique, les langues vont de syllabes CV strictes (hawaïen) à des groupes complexes (géorgien, polonais). Le ton est présent dans une proportion importante des langues d'Afrique, d'Asie de l'Est et d'Amérique centrale (environ la moitié selon certains décomptes). Le rythme : syllabique, accentuel, moraïque (classification gradiente).

Sur le plan lexical, des domaines montrent des variations et des régularités : les termes de couleur (Berlin et Kay), les termes de parenté (systèmes hawaïen, esquimau, iroquois), les termes de nombre (langues à numération limitée, comme le pirahã, débattu), les verbes de mouvement (Talmy : langues à « cadre verbal » comme le français, qui exprime la direction dans le verbe « entrer en courant », et à « cadre satellitaire » comme l'anglais, « run into »). Les termes spatiaux : certaines langues utilisent un repérage absolu (nord, sud) plutôt que relatif (gauche, droite), comme le guugu yimithirr (Levinson).

Ces résultats alimentent le débat sur le rapport entre langue et cognition (relativisme linguistique).

À retenir

Aires linguistiques, contact et diversité L3

Des langues non apparentées peuvent partager des traits à cause du contact : on parle d'aires linguistiques (Sprachbund). L'exemple classique est l'aire des Balkans : bulgare, macédonien, roumain, albanais et grec partagent l'article postposé (bulgare/roumain/albanais), la perte de l'infinitif et un futur périphrastique, bien qu'appartenant à des branches différentes. L'Asie du Sud-Est continentale (thaï, vietnamien, khmer, chinois) partage les tons et les classificateurs. L'Éthiopie, le Sud-Asie (traits rétroflexes) et la Méso-Amérique en sont d'autres cas.

La distribution des langues est très inégale : quelques régions concentrent une immense diversité (Nouvelle-Guinée : environ 800 à 1 000 langues ; Afrique de l'Ouest et du Centre ; Amazonie), tandis que de vastes aires sont linguistiquement homogènes (Eurasie du Nord). Les facteurs de la diversité : géographie, écologie (la diversité des langues corrèle avec la diversité biologique), organisation sociale, histoire des peuplements. Une poignée de langues (mandarin, espagnol, anglais, hindi, arabe) est parlée par plus de la moitié de la population mondiale (ordre de grandeur).

Les cartes du schéma 3D montrent l'ensemble des familles. La typologie sert ensuite à des applications : éclairer la didactique des langues (les difficultés d'un apprenant dépendent de la distance typologique de sa L1), la traduction, les modèles de TAL multilingues et la documentation des langues.

Retenons que la diversité est une ressource scientifique : chaque langue éteinte est un cas de plus perdu pour comprendre la cognition et l'histoire humaine.

À retenir

Exercice guidé : classer une langue inconnue (l'exemple du turc) L2

Comment décrire typologiquement une langue que l'on ne connaît pas ? On peut suivre une grille de lecture simple. Prenons le turc. 1. Ordre des mots : Ali kitab-ı okudu « Ali livre-ACC a lu » : ordre Sujet-Objet-Verbe (SOV). 2. Adpositions : le turc utilise des postpositions (benim için « pour moi », littéralement « moi pour »). 3. Type morphologique : agglutinant. ev-ler-im-de « maison-PL-1SG-LOC » = « dans mes maisons » : chaque morphème a une seule fonction et s'ajoute à la suite.

4. Harmonie vocalique : les voyelles des suffixes s'accordent avec celles du radical (ev-ler « maisons », okul-lar « écoles »), ce qui montre qu'une règle phonologique agit dans la morphologie. 5. Articles : le turc n'a pas d'article défini ; la définitude est marquée par le cas accusatif sur l'objet. 6. Genre grammatical : absent, même pour le pronom de 3ᵉ personne (o = il/elle).

Cette fiche permet de comparer : le turc partage avec le japonais l'ordre SOV, les postpositions et l'agglutination, bien que les deux langues ne soient pas apparentées de façon démontrée : c'est une convergence typologique, et non une preuve de parenté. Les bases de données (WALS) permettent de vérifier ces corrélations sur des centaines de langues.

Pour votre propre analyse, présentez les données sous forme de tableau : trait, valeur, exemple glosé. Utilisez des gloses interlinéaires (forme, glose, traduction) pour rendre l'argument vérifiable.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. La typologie linguistique compare les langues…

    1. Seulement quand elles possèdent une tradition écrite
    2. Seulement quand elles descendent d'un ancêtre commun
    3. Quelle que soit leur parenté, d'après leurs structures
    4. Seulement quand elles sont mortes depuis longtemps

    Réponse : Quelle que soit leur parenté, d'après leurs structures. À la différence du comparatisme historique, elle classe des langues par types de structures (ordre des mots, morphologie…) sans exiger de lien de parenté.

  2. Qui a lancé le programme typologique moderne en 1963 ?

    1. Joseph Greenberg, avec 45 universaux tirés de 30 langues
    2. Ferdinand de Saussure, avec le Cours de linguistique générale
    3. Noam Chomsky, avec la grammaire générative transformationnelle
    4. Paul Grice, avec la théorie des maximes conversationnelles

    Réponse : Joseph Greenberg, avec 45 universaux tirés de 30 langues. Dans « Some universals of grammar », Greenberg propose 45 généralisations sur l'ordre des mots et la morphologie, fondées sur un échantillon de 30 langues.

  3. Qu'est-ce que le WALS ?

    1. Un logiciel d'aide à la transcription d'enregistrements
    2. Un corpus oral de conversations enregistrées en plusieurs langues
    3. Un dictionnaire bilingue consacré aux langues menacées
    4. Un atlas des structures grammaticales des langues du monde

    Réponse : Un atlas des structures grammaticales des langues du monde. World Atlas of Language Structures : des centaines de traits (ordre des mots, systèmes de sons, marques de cas) cartographiés pour plusieurs milliers de langues.

  4. Que regroupe la base PHOIBLE ?

    1. Des corpus de phrases analysées en syntaxe de dépendance
    2. Des inventaires de phonèmes de nombreuses langues
    3. Des cartes de dialectes d'une seule famille de langues
    4. Des textes anciens transcrits en alphabet phonétique

    Réponse : Des inventaires de phonèmes de nombreuses langues. PHOIBLE permet de comparer les systèmes de sons : fréquence des voyelles, présence de clics ou de consonnes éjectives, taille des inventaires.

  5. Quelles langues ont typiquement l'ordre sujet-objet-verbe (SOV) ?

    1. L'anglais et le français, entre autres
    2. Le japonais et le turc, entre autres
    3. Le gallois et l'arabe classique, entre autres
    4. Le swahili et le chinois mandarin, entre autres

    Réponse : Le japonais et le turc, entre autres. SOV est l'ordre le plus fréquent dans le monde. Le verbe en fin de phrase se combine souvent avec des postpositions et des suffixes.

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