🏙️ Sociolinguistique

Variation et variables, Labov, registres et normes, diglossie, bilinguisme, contacts, politiques linguistiques, genre et langage.

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La variation linguistique et la variable sociolinguistique L2

La sociolinguistique étudie les rapports entre langue et société. Son point de départ : la langue varie, et cette variation n'est pas aléatoire mais structurée par des facteurs sociaux. On distingue plusieurs dimensions : diachronique (temps), diatopique (espace : dialectes, accents régionaux), diastratique (groupe social : âge, sexe, classe, niveau d'études), diaphasique (situation : registres, styles) et diamésique (oral/écrit).

William Labov (années 1960) introduit la variable sociolinguistique : une unité linguistique qui admet plusieurs réalisations équivalentes (variantes) corrélées à des facteurs sociaux. Exemple : la variable (r) à New York, prononcée ou non en fin de syllabe ; en français, la chute du ne de négation (« je sais pas »), la variable (ne), ou l'alternance nous/on. On compte les occurrences de chaque variante en contexte et on calcule des fréquences, puis on corrèle ces fréquences avec l'âge, le sexe, la classe sociale, le style.

On distingue les indicateurs (corrélés à un groupe, sans variation stylistique et sans conscience sociale), les marqueurs (variation stylistique, conscience sociale) et les stéréotypes (formes commentées explicitement, stigmatisées ou valorisées). La notion de prestige overt (norme standard) s'oppose au prestige caché (covert prestige : valeur identitaire de formes vernaculaires).

Méthodes : enquêtes par entretiens sociolinguistiques, observation participante, expériences d'attitudes (matched guise), corpus oraux (ESLO à Orléans, PFC). Les analyses emploient aujourd'hui des modèles statistiques à effets mixtes (Goldvarb en son temps, Rbrul, R).

À retenir

Les grandes enquêtes de Labov L2

À Martha's Vineyard (1963), Labov étudie la centralisation des diphtongues /aw/ et /ay/ : les jeunes pêcheurs de l'île, attachés à l'identité insulaire, centralisent davantage ; le changement est porté par l'attachement à la communauté. À New York (1966), il étudie la variable (r) dans trois grands magasins de statuts différents (Saks, Macy's, S. Klein) : la fréquence du [r] postvocalique va avec le prestige du magasin, et augmente dans un style plus soigné. L'expérience, rapide et anonyme, repose sur la question « Where are the women's shoes ? » dont la réponse « fourth floor » contient deux (r). Les valeurs exactes sont à consulter dans l'article d'origine.

Il formule le paradoxe de l'observateur : on souhaite observer comment les gens parlent quand on ne les observe pas, mais cela suppose de les observer. D'où les techniques pour obtenir un style vernaculaire (récits d'expériences personnelles de danger de mort, enregistrements en groupe). Il distingue des styles selon l'attention portée à la parole (conversation, lecture de texte, lecture de listes de mots, paires minimales).

Autres résultats : les femmes utilisent davantage les formes standard dans les variables stables mais mènent les changements phonétiques (le « paradoxe du genre »). Le changement en cours est visible en temps apparent (comparaison entre générations à un moment donné) et en temps réel (comparaison de plusieurs enquêtes dans le temps). Sa méthode prolonge l'esprit des dialectologues, mais exige l'échantillonnage statistique.

En France, les enquêtes de Gadet, Blanche-Benveniste, Lüdi et Py, ou le projet ESLO ont développé ces approches. Le français parlé est étudié comme système propre (non comme une version fautive de l'écrit).

À retenir

Registres, normes et attitudes L2

Les registres (ou niveaux de langue) sont des variétés liées à la situation : familier, courant, soutenu. Ils se manifestent dans le lexique (« voiture » / « bagnole »), la syntaxe (« est-ce que tu viens ? » / « tu viens ? »), la phonologie (liaison) et la pragmatique. Il vaut mieux parler de continuum que de niveaux étanches.

La norme a plusieurs sens. La norme statistique (ce qui est fréquent), la norme prescriptive (ce que les institutions recommandent : Académie, grammaires, école) et les normes subjectives (représentations des locuteurs). Les attitudes linguistiques sont des évaluations sociales des variétés : un accent peut être jugé « chaleureux » ou « incorrect » indépendamment de son rôle fonctionnel. L'insécurité linguistique (Labov, Francard) désigne le sentiment de parler une variété dévalorisée, qui se traduit par l'hypercorrection.

Expériences d'attitudes : la technique du locuteur masqué (matched guise, Lambert) fait évaluer les mêmes locuteurs bilingues en deux langues ; les jugements sur la compétence, le statut ou la sympathie varient selon la langue entendue, révélant des stéréotypes.

La discrimination par l'accent (glottophobie, terme de Blanchet) est un sujet social : en France, des accents régionaux peuvent être pénalisés en entretien d'embauche, et des propositions de loi visent à reconnaître cette discrimination (état du droit à vérifier selon les textes en vigueur). Les institutions éducatives doivent concilier apprentissage de la norme et reconnaissance de la diversité.

À retenir

Diglossie, bilinguisme et plurilinguisme L2

Ferguson (1959) décrit la diglossie : coexistence stable de deux variétés d'une même langue, une variété haute (H : écrit, prestige, administration, école) et une basse (L : conversation quotidienne), comme l'arabe classique/dialectal ou l'allemand standard/suisse allemand. Fishman (1967) l'étend à des situations de deux langues distinctes avec répartition fonctionnelle (le guarani et l'espagnol au Paraguay).

Le bilinguisme désigne l'usage de deux langues ; le plurilinguisme (Conseil de l'Europe) désigne la compétence plurielle d'un individu et le multilinguisme la coexistence de langues dans un territoire. Types : bilinguisme simultané (deux langues dès la naissance) vs successif, équilibré vs dominant, additif (la langue 2 s'ajoute sans perte de la première) vs soustractif. Un locuteur bilingue n'est pas « deux monolingues en un » (Grosjean) : il utilise ses langues selon les domaines et les interlocuteurs.

L'alternance codique (code-switching) est le passage d'une langue à l'autre dans une même conversation, structuré par des contraintes grammaticales et des fonctions sociales (citation, emphase, identité, convergence avec l'interlocuteur). Elle n'est pas le signe d'une incompétence. L'emprunt est le transfert d'un élément qui s'intègre à la langue.

Effets cognitifs : les études récentes montrent un bilinguisme neutre ou avantageux selon les contextes, mais les résultats sur un « avantage exécutif » sont discutés (réplications contrastées). Sur le plan social, l'enjeu éducatif porte sur l'accueil des langues familiales, l'enseignement bilingue et la reconnaissance des compétences plurilingues.

À retenir

Politiques linguistiques et droits linguistiques L3

Une politique linguistique est un ensemble de choix de l'État ou d'institutions concernant les langues : statut (officialité), corpus (standardisation, terminologie, orthographe), acquisition (enseignement). Calvet distingue in vivo (pratiques sociales de gestion des langues) et in vitro (décisions institutionnelles). Les politiques peuvent promouvoir une langue nationale, protéger des langues minoritaires ou encadrer les emprunts.

En France : l'article 2 de la Constitution (« La langue de la République est le français »), la loi Toubon (1994), la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, les commissions de terminologie, l'article 75-1 (« Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France », 2008) et la loi Molac (2021). Le Québec a adopté la Charte de la langue française (loi 101, 1977). L'Union européenne promeut le multilinguisme, avec 24 langues officielles, et le Conseil de l'Europe la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (1992), que la France a signée mais non ratifiée.

Les droits linguistiques comprennent le droit d'utiliser sa langue, d'être éduqué dans sa langue et d'accéder aux services publics. Ils soulèvent des tensions entre unité nationale, égalité et diversité. L'Inde, l'Afrique du Sud, la Suisse ou la Belgique ont des modèles différents (territorialité vs personnalité des droits).

Ces politiques ont des effets, mais aussi des limites : les pratiques réelles échappent souvent aux lois. L'aménagement linguistique évalue l'impact des mesures par des enquêtes et des indicateurs d'usage et de transmission.

À retenir

Genre, âge et classe sociale dans le langage L3

Le genre et le langage ont donné lieu à des travaux depuis Lakoff (Language and Woman's Place, 1975) qui a décrit un « langage de femmes » (atténuateurs, questions de confirmation), et à des critiques : ces traits dépendent du contexte et de la position sociale plus que du sexe. Tannen décrit des « styles conversationnels » différents, mais l'approche des « deux cultures » a été critiquée pour son essentialisme. Les recherches actuelles (Eckert, Cameron) voient le genre comme pratique construite dans l'interaction (doing gender).

Sur le plan de la variation, un résultat robuste : dans de nombreuses communautés occidentales, les femmes emploient plus fréquemment les variantes standard lorsque la variable est socialement marquée, et sont souvent en tête des changements linguistiques en cours. L'âge structure la variation : l'âge graduel (age-grading, les adolescents emploient des formes qu'ils abandonnent adultes) se distingue du changement générationnel (les nouvelles générations conservent leurs formes).

La classe sociale (ou le capital culturel) influence la variation. Bernstein (1971) distingue code restreint et code élaboré, théorie du « déficit » largement critiquée : Labov démontre que le vernaculaire noir américain (AAVE) est un système cohérent et régulier. Bourdieu (Ce que parler veut dire, 1982) parle de marché linguistique et de capital symbolique : les formes de parole valent selon leur légitimité.

Débats actuels : l'écriture inclusive (point médian, doublets), qui suscite des controverses institutionnelles ; la féminisation des noms de métiers (autrice, la ministre) ; les langages des jeunes (verlan, argot) comme marqueurs identitaires. Le linguiste décrit ces usages et leurs attitudes sans prescrire.

À retenir

Dialectologie et francophonie L3

La dialectologie décrit la variation géographique. Elle s'appuie sur les atlas linguistiques (Gilliéron, Atlas linguistique de la France, 1902-1910) qui cartographient des formes par enquêtes ; une isoglosse est la ligne séparant deux formes. Des faisceaux d'isoglosses forment des frontières dialectales (langue d'oïl / langue d'oc, ligne Saint-Malo–Genève). La dialectologie a prolongé la dialectométrie, calcul de distances entre parlers.

Le français est parlé dans de nombreux pays : environ 320 millions de locuteurs selon l'OIF (estimations 2022, définitions variables). Ses variétés (France, Belgique, Suisse, Québec, Afrique subsaharienne, Maghreb, Antilles…) diffèrent par la phonologie, le lexique (septante, nonante en Belgique et Suisse ; dîner / souper ; char pour voiture au Québec), la syntaxe et les pratiques. La notion de norme endogène reconnaît la légitimité de normes locales face à la norme de France. Le Québec a développé une norme du français québécois standard, et l'Afrique francophone voit émerger des variétés dynamiques et des mélanges (nouchi en Côte d'Ivoire).

En France, la variation régionale actuelle est surtout une variation d'accents, avec un nivellement (régiolectes) ; les langues régionales ont décliné. Des projets comme PFC (phonologie) et CFPP2000 (français parlé parisien) documentent cette variation.

Enjeux : décrire sans hiérarchiser, concilier compréhension mutuelle et diversité, valoriser les variétés dans l'enseignement et les dictionnaires (le Dictionnaire des francophones, 2021).

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Quelle dimension de variation concerne l'espace ?

    1. Diachronique
    2. Diaphasique
    3. Diatopique
    4. Diamésique

    Réponse : Diatopique. Dialectes et accents régionaux.

  2. La variation diaphasique concerne…

    1. La situation de communication
    2. Le groupe social
    3. Le temps
    4. L'espace

    Réponse : La situation de communication. Registres et styles.

  3. Une variable sociolinguistique est…

    1. Un registre
    2. Un type de verbe
    3. Une loi phonétique
    4. Une unité à plusieurs variantes corrélées à des facteurs sociaux

    Réponse : Une unité à plusieurs variantes corrélées à des facteurs sociaux. Labov.

  4. « Je sais pas » illustre la variable…

    1. (r)
    2. (ne)
    3. (nous/on)
    4. (liaison)

    Réponse : (ne). Chute de la particule de négation.

  5. Un stéréotype est…

    1. Une forme sans conscience sociale
    2. Une forme commentée explicitement
    3. Un indicateur
    4. Une variante rare

    Réponse : Une forme commentée explicitement. Stigmatisée ou valorisée.

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