🔭 Linguistique cognitive

Catégorisation, métaphore conceptuelle, grammaire cognitive, constructions, espaces mentaux, force dynamique, embodiment et usage.

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Principes de la linguistique cognitive L3

La linguistique cognitive est née à la fin des années 1970 et dans les années 1980 (Langacker, Lakoff, Talmy, Fillmore, Fauconnier, Croft). Elle part de quelques engagements. (1) Le langage n'est pas une faculté autonome : il s'appuie sur des capacités cognitives générales (perception, attention, mémoire, catégorisation). (2) La grammaire est symbolique : toute unité (du morphème à la construction) associe une forme à un sens. (3) Le sens est conceptualisation : il dépend de la perspective adoptée sur une situation, pas seulement de conditions de vérité. (4) Le sens est incarné (embodiment) : il s'enracine dans l'expérience corporelle et interactive. (5) Le langage est fondé sur l'usage : fréquence et expérience façonnent les structures.

Ces positions s'opposent à la grammaire générative, qui postule un module syntaxique autonome et la séparation de la syntaxe, du lexique et du sens. Les cognitivistes soutiennent qu'il n'y a pas de frontière nette entre lexique et grammaire : un continuum relie les mots, les idiomes et les schémas abstraits.

Courants principaux : grammaire cognitive (Langacker), sémantique cognitive (Lakoff, Talmy), grammaires de construction (Goldberg, Croft, Fillmore), théorie des espaces mentaux et du blending (Fauconnier et Turner), sémantique des cadres (Fillmore). Méthodes : analyse introspective, corpus, expérimentation psycholinguistique, modélisation.

Critiques : le caractère parfois impressionniste de certaines analyses ; la difficulté de falsifier des hypothèses très générales ; la question de savoir ce qui est spécifique au langage. Les travaux récents cherchent à renforcer les preuves empiriques (psycholinguistique, neuroimagerie, corpus).

À retenir

Catégorisation, prototypes et cadres L3

Les catégories linguistiques ne se définissent pas toujours par des conditions nécessaires et suffisantes. La théorie du prototype (Rosch) propose des catégories organisées autour de meilleurs exemples avec des frontières floues. Lakoff (Women, Fire, and Dangerous Things, 1987) étend cette idée avec les modèles cognitifs idéalisés (MCI) : structures de connaissances qui définissent des catégories par rapport à un arrière-plan (par exemple « célibataire » suppose un modèle du mariage ; un pape n'est pas un célibataire typique).

La sémantique des cadres (Fillmore) montre qu'un mot active une scène : « vendre » évoque un cadre commercial (vendeur, acheteur, marchandise, argent). FrameNet est une base de cadres annotés. L'effet de profilage (Langacker) distingue la base (le domaine de connaissance) et le profil (ce que le mot désigne dans cette base) : « hypoténuse » profile un côté dans la base « triangle rectangle ».

La polysémie est vue comme un réseau radial de sens liés par extensions métaphoriques, métonymiques et schématiques (Lakoff sur « over » ; Brugman). Le sens de « tête » s'étend de la partie du corps à « tête de liste », « tête d'un clou ». Cette approche permet de décrire des prépositions et des particules, que les listes de sens traitent difficilement.

Limites : la validation psychologique des réseaux polysémiques reste inégale (des tests psycholinguistiques les soutiennent partiellement). Les approches distributionnelles et les plongements offrent des méthodes complémentaires pour représenter des sens graduels.

À retenir

Métaphore et métonymie conceptuelles L3

Pour Lakoff et Johnson (Metaphors We Live By, 1980), la métaphore n'est pas qu'un ornement : c'est un mappage conceptuel d'un domaine source (concret) vers un domaine cible (abstrait). Exemples : DISCUTER, C'EST FAIRE LA GUERRE (« attaquer une position », « défendre un point de vue ») ; LE TEMPS, C'EST DE L'ARGENT (« perdre du temps », « gagner du temps », « investir son temps ») ; L'AMOUR, C'EST UN VOYAGE (« nous sommes à la croisée des chemins ») ; PLUS EST HAUT (« les prix montent »).

Les métaphores primaires (Grady) sont fondées sur des corrélations d'expérience : AFFECTION = CHALEUR (parce que l'enfant est tenu au chaud), IMPORTANT = GROS. Elles seraient plus universelles que les métaphores complexes, plus culturelles. Les schémas imagés (Johnson, Lakoff) comme CONTENANT, CHEMIN, FORCE, ÉQUILIBRE structurent des domaines abstraits : « être dans une situation », « sortir d'une crise ».

La métonymie est vue comme un accès à une entité par une autre au sein d'un même domaine (« boire un verre », « Paris a décidé »). Les deux processus interagissent. Le blending (Fauconnier et Turner) décrit la fusion de deux espaces mentaux en un nouvel espace avec une structure émergente (« ce chirurgien est un boucher » : le blend contient l'incompétence).

Preuves : régularités linguistiques, polysémie, gestes, expériences psychologiques (les sujets pensent au temps de manière spatiale). Critiques : la méthode de détection reposant sur l'intuition (le MIP, procédure d'identification de la métaphore, vise plus de rigueur) ; l'existence de variations culturelles (le temps comme espace ; en aymara, le passé est devant) ; le rôle de la conventionnalité (métaphores mortes ou vives).

À retenir

Grammaire cognitive et constructions L3

La grammaire cognitive de Langacker (Foundations of Cognitive Grammar, 1987-1991) soutient que la grammaire n'est qu'un inventaire structuré d'unités symboliques. Les catégories grammaticales se définissent par leur sens schématique : un nom profile une chose (une région dans un domaine), un verbe profile un processus (une relation évoluant dans le temps), une préposition une relation atemporelle. Le sujet est un trajecteur (l'entité la plus saillante dans la relation), l'objet un repère (landmark). La syntaxe reflète donc des choix de perspective : « Le chat est sur la table » vs « La table porte le chat » ne conceptualisent pas la même scène.

Les grammaires de construction (Goldberg, 1995, 2006) considèrent que des schémas phrastiques ont un sens propre : la construction à double objet (« Marie a envoyé Paul un mail ») signifie un transfert, indépendamment du verbe. Exemple célèbre : « Il a éternué la serviette de la table » : le verbe intransitif éternuer est rendu acceptable par la construction de mouvement causé. Les constructions couvrent des idiomes (« Plus X, plus Y »), des schémas partiellement ouverts (« Il y a un X qui Y ») et des schémas totalement abstraits.

Le réseau des constructions est organisé par héritage et par fréquence (entraînement). L'acquisition suit un chemin de constructions concrètes à abstraites (Tomasello). La grammaticalisation et le changement sont reformulés comme des changements de constructions. Les Construction Grammars existent en versions formelles (Sign-Based CxG), cognitives et computationnelles (Fluid CxG).

À retenir

Espace, temps et dynamique des forces M

Le langage de l'espace fournit un modèle pour d'autres domaines. Talmy décrit les relations entre une figure (entité à localiser) et un fond (repère) : « Le livre est sur la table » (figure : livre, fond : table). Les langues diffèrent par l'expression des relations spatiales : les prépositions du français, les cas locatifs du finnois, les postpositions du coréen, les systèmes de repérage relatif, intrinsèque ou absolu (Levinson). Le coréen distingue des relations d'ajustement serré (kkita) ou lâche, que l'anglais regroupe sous in/on : études de Bowerman et Choi sur la façon dont l'enfant apprend ces catégories propres à la langue.

La dynamique des forces (Talmy, 1988) rend compte de verbes et de modaux : un agoniste (entité à tendance au mouvement ou au repos) et un antagoniste (force opposée). « Il peut » (absence d'obstacle), « il doit » (force contraignante), « laisser », « empêcher », « forcer » se décrivent par l'interaction de forces. Les modaux sont ainsi analysés comme des métaphores de forces physiques (Sweetser).

Le temps est conçu spatialement : « avant/après », « devant nous » (futur) / « derrière nous » (passé), mais l'orientation varie : en aymara, le passé est conceptualisé comme « devant » (ce qu'on connaît) selon Núñez et Sweetser. Les gestes accompagnant la parole montrent ces associations. Deux métaphores spatio-temporelles principales : Time-moving (le temps passe) et Ego-moving (nous avançons vers l'avenir).

Ces travaux nourrissent le débat sur le relativisme linguistique : les différences de catégorisation spatiale entre langues peuvent influencer la mémoire et l'attention, mais les effets observés sont de taille modérée.

À retenir

Usage, fréquence et incarnation du sens M

Les approches fondées sur l'usage (Bybee, Langacker, Tomasello) soutiennent que la grammaire émerge de l'expérience : la fréquence d'occurrence renforce des représentations (entrenchment), la fréquence de type rend un schéma productif et la fréquence de token fige des séquences (« je sais pas » prononcé [ʃɛpa]). Les chunks (séquences mémorisées) sont une unité de traitement : les locuteurs produisent et comprennent plus rapidement des séquences fréquentes.

L'incarnation (embodiment) postule que le sens des mots d'action ou de perception active des régions sensori-motrices (hypothèse de la simulation : lire « saisir » activerait le cortex moteur de la main). Des expériences comportementales et d'imagerie soutiennent partiellement ces effets (Pulvermüller, Barsalou), mais leur rôle causal et leur robustesse sont discutés : l'activation sensori-motrice peut être modulée par le contexte et la tâche, et le sens abstrait ne s'y réduit pas.

Les gestes accompagnant la parole (McNeill) soutiennent la thèse d'une unité parole-geste : la pensée se déploie à la fois en images et en structures linguistiques. L'étude de la langue des signes montre un traitement iconique intégré à la grammaire (classificateurs, usage de l'espace).

Questions ouvertes : quelle est la part de l'inné ? Comment articuler les approches cognitives avec les modèles statistiques de TAL ? Les modèles de langue neuronaux illustrent le rôle de l'exposition massive mais n'ont ni corps ni interaction directe. Les cognitivistes insistent sur l'apprentissage socialement situé et la communication.

À retenir

Métaphore conceptuelle et prototype : exemples commentés L2

La linguistique cognitive soutient que le langage reflète des structures de pensée. George Lakoff et Mark Johnson (Metaphors We Live By, 1980) montrent que la métaphore n'est pas seulement un procédé littéraire mais un mode de pensée. Une métaphore conceptuelle met en correspondance un domaine source (concret) et un domaine cible (abstrait). Exemple : LE TEMPS, C'EST DE L'ARGENT : gaspiller du temps, économiser une heure, j'ai perdu mon temps. Autre exemple : LES IDÉES, CE SONT DES ALIMENTS : digérer une information, ruminer une idée. Ces expressions forment un système cohérent, ce qui montre que c'est le concept, pas un mot isolé, qui est métaphorique.

Eleanor Rosch a renouvelé la théorie de la catégorisation : plutôt que des conditions nécessaires et suffisantes (« un oiseau a des plumes, un bec, des ailes »), les catégories ont un prototype (le meilleur exemple : le moineau pour « oiseau ») et des membres plus ou moins centraux (l'autruche, le pingouin). La catégorie a des bords flous et un « air de famille » (Wittgenstein). Le niveau de base (chien, chaise) est le niveau le plus naturel, le premier appris et le plus utilisé, par opposition aux niveaux surordonné (animal, meuble) et subordonné (caniche, fauteuil).

D'autres notions : le schéma image (CONTENANT, CHEMIN, FORCE) issu de l'expérience corporelle (être dans une colère noire, sortir de la dépression), la grammaire de construction (Goldberg) qui traite les constructions comme des unités de forme et de sens, et la sémantique des cadres (Fillmore : le cadre COMMERCE rend compte de vendre, acheter, coûter, payer). Pour critiquer ces approches : leur appui expérimental varie, et le risque est de proposer des interprétations difficiles à réfuter.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Qui a écrit Foundations of Cognitive Grammar ?

    1. John Austin, théoricien des actes de langage
    2. Noam Chomsky, fondateur de la grammaire générative
    3. Ronald Langacker, entre 1987 et 1991
    4. William Labov, fondateur de la sociolinguistique variationniste

    Réponse : Ronald Langacker, entre 1987 et 1991. Langacker propose une grammaire cognitive où la grammaire est faite d'unités symboliques, c'est-à-dire de formes associées à des significations.

  2. Comment la linguistique cognitive voit-elle la grammaire ?

    1. Comme symbolique : des formes associées à des sens
    2. Comme autonome : indépendante du sens et de l'usage
    3. Comme purement phonologique : réduite à des sons
    4. Comme innée : héritée sous forme de règles universelles

    Réponse : Comme symbolique : des formes associées à des sens. Il n'y a pas de frontière stricte entre lexique et grammaire : tout est unité de forme et de sens, du morphème à la construction.

  3. Comment le sens est-il conçu en linguistique cognitive ?

    1. Comme un ensemble de phonèmes qui se combinent
    2. Comme un simple reflet des choses telles qu'elles sont
    3. Comme une condition de vérité et rien d'autre
    4. Comme une conceptualisation qui dépend de la perspective

    Réponse : Comme une conceptualisation qui dépend de la perspective. Un même scène peut être décrite de façons différentes (« la route monte » / « la route descend ») : le sens inclut le point de vue adopté par le locuteur.

  4. Que sont les MCI chez Lakoff (1987) ?

    1. Des modèles de corpus pour l'étude des textes
    2. Des modèles cognitifs idéalisés
    3. Des mesures de cohésion entre phrases
    4. Des marqueurs d'implicite dans les conversations

    Réponse : Des modèles cognitifs idéalisés. Ce sont des structures de connaissance qui organisent nos catégories : le « célibataire » est défini par rapport à un modèle idéalisé du mariage.

  5. À qui doit-on la sémantique des cadres ?

    1. À Leonard Talmy, spécialiste de l'espace en langue
    2. À Charles Fillmore, créateur de FrameNet
    3. À Ferdinand de Saussure, auteur du Cours
    4. À Erving Goffman, sociologue des interactions

    Réponse : À Charles Fillmore, créateur de FrameNet. Un cadre (par exemple COMMERCE) regroupe vendre, acheter, coûter, payer : comprendre un mot, c'est évoquer tout le cadre de connaissances associé.

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