Énonciation et deixis L1
La pragmatique étudie l'usage du langage en contexte : qui parle, à qui, où, quand, pour faire quoi. L'énonciation est l'acte individuel de production d'un énoncé ; l'énoncé en est le résultat. Benveniste (Problèmes de linguistique générale, II, 1974) définit l'énonciation comme « la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation ».
Certaines expressions ne se comprennent que par référence à la situation d'énonciation : ce sont les déictiques ou embrayeurs (shifters chez Jakobson). La deixis personnelle (je, tu, nous, vous), spatiale (ici, là, ce, celui-ci, devant, à gauche) et temporelle (maintenant, demain, hier, la semaine dernière, le temps verbal). « Je » désigne celui qui dit « je » : sa référence change à chaque énonciation. La deixis peut aussi être discursive (« dans ce chapitre », « voici »).
Benveniste oppose histoire (récit : passé simple, troisième personne, aucun repère du présent) et discours (marqué par je/tu, ici/maintenant, passé composé, présent). Cette opposition correspond à des choix d'énonciation, non à des genres fixes. En outre, l'énonciation peut être marquée par la subjectivité du locuteur : adjectifs évaluatifs (« magnifique »), modalisateurs (« peut-être », « sans doute »), verbes d'opinion.
La polyphonie (Ducrot, d'après Bakhtine) distingue le locuteur (qui produit l'énoncé) des énonciateurs dont les points de vue sont mis en scène : l'ironie, la négation polémique (« Il n'est pas gentil » peut s'opposer à un énoncé précédent), le discours rapporté.
- Énonciation = acte de produire ; énoncé = son résultat.
- Déictiques : personnels, spatiaux, temporels, discursifs.
- Benveniste : histoire vs discours.
- Polyphonie : le locuteur met en scène plusieurs voix (Ducrot).
Les actes de langage L1
John Austin (How to Do Things with Words, 1962) montre que dire, c'est souvent faire. Il distingue d'abord les énoncés constatifs (qui décrivent, vrais ou faux) et performatifs (qui accomplissent une action : « Je vous déclare mari et femme », « Je promets de venir », « Je te baptise »). Un performatif n'est pas vrai ou faux, mais heureux ou malheureux selon ses conditions de félicité (personne qualifiée, procédure conventionnelle, sincérité).
Austin généralise : tout énoncé réalise trois actes simultanés. L'acte locutoire (dire quelque chose : produire des sons, des mots, une signification). L'acte illocutoire (ce qu'on fait en le disant : promettre, ordonner, demander, avertir). L'acte perlocutoire (les effets produits sur l'interlocuteur : le convaincre, l'effrayer). « Il y a un taureau dans ce champ » est locutoire ; illocutoirement, c'est un avertissement ; perlocutoirement, il peut faire fuir.
Searle (1969, 1979) systématise cinq classes : assertifs (affirmer, décrire), directifs (ordonner, demander, conseiller), commissifs (promettre, offrir), expressifs (remercier, s'excuser, féliciter), déclaratifs (nommer, déclarer : changer le monde par l'énoncé). Il introduit les actes indirects : « Tu peux me passer le sel ? » est formellement une question mais vaut pour une demande.
Le fait qu'un énoncé accomplisse un acte tient à des conditions (préparatoires, de sincérité, essentielles). L'étude des actes de langage est fondamentale pour l'analyse des interactions, du droit (promesses, contrats), de l'ordre politique, et de la politesse.
- Constatifs (vrai/faux) vs performatifs (accomplissent une action).
- Trois actes : locutoire, illocutoire, perlocutoire.
- Searle : assertifs, directifs, commissifs, expressifs, déclaratifs.
- Actes indirects : forme interrogative pour une demande.
Principe de coopération et implicatures L2
Paul Grice (Logic and Conversation, 1975) part d'une observation : on dit souvent plus ou autre chose que ce que signifient littéralement les mots. Pour l'expliquer, il pose un principe de coopération : « Que votre contribution à la conversation soit, au moment où elle intervient, conforme à ce qui est attendu de vous. » Quatre maximes le précisent : quantité (soyez aussi informatif que nécessaire, pas plus), qualité (ne dites pas ce que vous croyez faux ni ce qui manque de preuve), relation (soyez pertinent), manière (soyez clair, bref, ordonné, évitez l'ambiguïté).
Quand le locuteur semble violer une maxime, l'interlocuteur suppose qu'il coopère malgré tout et en infère un sens supplémentaire : l'implicature conversationnelle. Exemple : « — Tu viens à la soirée ? — J'ai un examen demain. » La réponse ne dit pas « non », mais respecte la maxime de relation : l'interlocuteur en infère un refus. Autre exemple : « Certains élèves ont réussi » implicite « pas tous » (maxime de quantité).
Une implicature conversationnelle est annulable (« Certains ont réussi, voire tous »), non détachable (elle tient au contenu, non à la forme) et calculable (l'interlocuteur peut la reconstruire). Elle diffère de l'implicature conventionnelle (liée à des mots comme « mais », « donc ») et de la présupposition.
Ce modèle a été prolongé par la théorie néo-gricéenne (Horn, Levinson : échelles de quantité, implicatures généralisées) et par la théorie de la pertinence (Sperber et Wilson, 1986) qui réduit les maximes à un seul principe : tout énoncé crée une attente de pertinence, maximisant l'effet cognitif pour un moindre effort de traitement.
- Principe de coopération et quatre maximes : quantité, qualité, relation, manière.
- Implicature : inférence due à l'apparente violation d'une maxime.
- Propriétés : annulable, non détachable, calculable.
- Théorie de la pertinence (Sperber et Wilson) : un seul principe.
Présupposés, sous-entendus et théorie de la pertinence L2
L'implicite regroupe les contenus non dits explicitement. On y distingue les présupposés (inscrits dans l'énoncé, déclenchés par des marqueurs : verbes de changement d'état « cesser de », « devenir » ; adverbes « encore », « déjà » ; articles définis ; propositions clivées) et les sous-entendus (déduits du contexte par le destinataire, avec la responsabilité du locuteur dégagée : « Il fait froid ici » pour « ferme la fenêtre »).
Ducrot (Dire et ne pas dire, 1972) souligne que le présupposé s'impose comme un cadre commun, sans être posé : le locuteur le tient pour acquis. C'est pourquoi on peut l'attaquer difficilement (« Arrête de fumer ! — Je ne fume pas ! » discute le présupposé, non l'ordre). Le sous-entendu, lui, se laisse nier plus facilement (« je n'ai pas dit cela »), d'où son usage rhétorique, y compris manipulatoire.
La théorie de la pertinence (Sperber et Wilson) postule que l'énoncé est un stimulus ostensif-inférentiel : il indique l'intention d'informer. L'interlocuteur choisit la première interprétation qui produit assez d'effets cognitifs pour l'effort fourni. Elle intègre l'explicitation (enrichissement du sens littéral : « J'ai mangé » → « j'ai mangé ce matin ») et l'implicitation.
Application : ironie (écho d'un énoncé attribué à autrui, attitude de rejet), politesse, humour, publicité. Un bon exercice d'analyse consiste à lister, dans un texte, les présupposés (ce qui est tenu pour acquis) et les sous-entendus (ce qui est suggéré), et à évaluer leur effet argumentatif.
- Présupposé : contenu inscrit dans l'énoncé, déclenché par des marqueurs.
- Sous-entendu : déduit du contexte, locuteur peu engagé.
- Ducrot : le présupposé s'impose comme cadre commun.
- Pertinence : effet cognitif maximal pour effort minimal.
Politesse linguistique et face L2
La politesse n'est pas seulement un ensemble de formules. Goffman (1967) définit la face comme l'image sociale positive qu'une personne revendique dans l'interaction. Brown et Levinson (1978/1987) distinguent la face positive (le désir d'être apprécié, approuvé) et la face négative (le désir de liberté d'action, de ne pas être imposé).
Beaucoup d'actes de langage menacent la face : ce sont des actes menaçants pour la face (FTA, face-threatening acts). Les ordres et demandes menacent la face négative de l'interlocuteur ; critiques et reproches menacent sa face positive ; les excuses et les remerciements menacent la face positive du locuteur. Les stratégies pour atténuer la menace : on record sans réparation (« Passe-moi le sel »), avec politesse positive (« Tu serais un ange de me passer le sel »), avec politesse négative (« Excusez-moi, vous pourriez peut-être me passer le sel, si ça ne vous dérange pas ? »), off record (allusion : « Ce plat manque de sel »).
Le choix de stratégie dépend de trois facteurs : la distance sociale, le pouvoir relatif et le degré d'imposition de l'acte. Kerbrat-Orecchioni (Les interactions verbales, 1990-94) adapte le modèle au français : elle ajoute des actes valorisants pour la face (compliments, remerciements) et souligne les différences culturelles (le tutoiement, les formules, la valeur des compliments).
Critiques : la notion de face, issue de contextes occidentaux, est-elle universelle ? Les études interculturelles montrent des écarts (au Japon, au Mexique, en Chine) et des politesses « ritualisées » où l'attention à autrui domine.
- Face positive (être apprécié) et face négative (liberté d'action).
- FTA : actes menaçants pour la face ; stratégies d'atténuation.
- Facteurs : distance, pouvoir, degré d'imposition.
- Variation interculturelle : le modèle est discuté.
Cohérence, cohésion, anaphore et connecteurs L2
Un texte n'est pas une suite de phrases quelconques. La cohésion désigne les marques linguistiques qui relient les phrases (Halliday et Hasan, 1976) : reprises anaphoriques, connecteurs, temps verbaux, ponctuation. La cohérence désigne l'unité de sens perçue par le lecteur, qui dépend aussi de ses connaissances et du contexte. On peut avoir de la cohésion sans cohérence (« Le chat dort. Le chat est un mammifère. La lune est ronde. ») et de la cohérence sans cohésion explicite (« — Il pleut. — Prends ton parapluie. »).
L'anaphore reprend un élément déjà mentionné : fidèle (« un chat… le chat »), pronominale (« Marie arrive, elle sourit »), infidèle (« un chat… l'animal »), associative (« une voiture… le moteur »). La cataphore annonce (« Voici ce que je pense : … »). La chaîne de référence suit un référent à travers un texte.
La progression thématique (Daneš) décrit l'enchaînement thème (ce dont on parle) – rhème (ce qu'on en dit) : progression linéaire (le rhème d'une phrase devient le thème de la suivante), à thème constant, ou à thèmes dérivés. Le choix d'une progression influe sur la lisibilité.
Les connecteurs (mais, donc, car, pourtant, en effet, d'ailleurs) marquent des relations argumentatives ou temporelles. Ducrot et Anscombre montrent que « mais » oppose deux arguments orientés vers des conclusions contraires, le second l'emportant : « Il est brillant, mais paresseux. » Les connecteurs ne se réduisent donc pas à de simples liens logiques ; ils guident l'interprétation.
- Cohésion = marques linguistiques ; cohérence = unité de sens perçue.
- Anaphore fidèle, infidèle, pronominale, associative ; cataphore.
- Progression thématique : linéaire, à thème constant, à thèmes dérivés.
- Connecteurs : guides argumentatifs (mais, donc, car).
Genres de discours et types de séquences L3
Les productions langagières s'organisent en genres : formes relativement stables d'énoncés (Bakhtine, Esthétique de la création verbale) : conversation, recette, article de presse, rapport, tract, roman. Un genre se caractérise par un contenu, un style, une construction et une situation sociale. Maingueneau précise que le genre est un cadre d'attentes qui conditionne la production et l'interprétation.
Au sein des textes, J.-M. Adam distingue des séquences (types d'organisation) : narrative (succession d'événements avec transformation), descriptive (listes de propriétés, de parties), argumentative (données, étayage, conclusion), explicative (pourquoi / comment), dialogale (échanges de tours de parole), et injonctive-instructionnelle (consignes). Un texte réel est le plus souvent hétérogène, mêlant plusieurs séquences ; un article peut raconter, décrire et argumenter.
Distinction utile : le genre est social et historique, le type de séquence est un schéma cognitif et langagier plus abstrait. L'analyse du discours à la française (Pêcheux, Maingueneau, Charaudeau) étudie comment les conditions de production (institution, idéologie, situation) s'inscrivent dans les textes. Elle recourt à des corpus (discours politique, presse) et à des outils lexicométriques (cooccurrences, spécificités).
Applications : didactique de l'écrit (écriture de genres), étude des discours institutionnels, analyse des médias et des réseaux sociaux. Elle suppose une réflexivité critique : l'analyste a lui-même une position, qu'il doit expliciter.
- Genre de discours : forme sociale stable (Bakhtine).
- Séquences : narrative, descriptive, argumentative, explicative, dialogale.
- Un texte est souvent hétérogène.
- AD française : conditions de production et idéologie.
Argumentation et rhétorique M
Argumenter, c'est chercher à faire adhérer ou à orienter un jugement par un discours. La rhétorique d'Aristote distingue trois ressorts de persuasion : ethos (image de soi du locuteur : crédibilité, compétence, bienveillance), pathos (émotions suscitées chez l'auditoire) et logos (arguments rationnels). Perelman et Olbrechts-Tyteca (Traité de l'argumentation, 1958) rénovent la rhétorique et placent l'auditoire au centre.
Toulmin (1958) propose un schéma d'analyse : donnée (fait), garantie (règle qui autorise le passage), fondement (support de la garantie), conclusion, auxquelles s'ajoutent un modalisateur (probablement) et une réserve (sauf si). Exemple : donnée « Harry est né aux Bermudes » → conclusion « Harry est britannique », garantie « Une personne née aux Bermudes est en général britannique ».
La théorie de l'argumentation dans la langue (Anscombre et Ducrot) affirme que l'argumentation est inscrite dans la langue : les mots et connecteurs orientent vers des conclusions (« peu » vs « un peu » : « Il a peu mangé, il a faim » vs « Il a un peu mangé, il n'a plus faim »). Les topoï sont des principes généraux qui autorisent le passage d'un argument à une conclusion.
Les fallacies (sophismes) sont des raisonnements fautifs d'apparence valide : attaque personnelle (ad hominem), pente glissante, faux dilemme, appel à la popularité, homme de paille. L'analyse critique des discours politiques et médiatiques utilise ces outils, en séparant la description du raisonnement et son évaluation.
- Ethos, pathos, logos (Aristote).
- Schéma de Toulmin : donnée, garantie, fondement, conclusion, modalisateur, réserve.
- Argumentation dans la langue : les mots orientent vers des conclusions.
- Fallacies : ad hominem, pente glissante, faux dilemme, homme de paille.
Vocabulaire à retenir
- Pragmatique : Étude de l'usage du langage en contexte.
- Énonciation : Acte individuel de production d'un énoncé.
- Énoncé : Résultat de l'acte d'énonciation.
- Déictique (embrayeur) : Expression dont la référence dépend de la situation d'énonciation.
- Deixis : Ancrage du langage dans la situation : personne, lieu, temps.
- Polyphonie : Présence de plusieurs voix ou points de vue dans un énoncé (Ducrot).
- Histoire / discours : Benveniste : récit sans repères d'énonciation vs énoncé ancré dans l'énonciation.
- Performatif : Énoncé qui accomplit une action en étant prononcé.
- Constatif : Énoncé qui décrit un état de choses, vrai ou faux.
- Acte locutoire : Dire quelque chose : produire un énoncé signifiant.
- Acte illocutoire : Ce que l'on fait en disant : promettre, ordonner, avertir.
- Acte perlocutoire : Effet produit sur l'interlocuteur.
Cinq questions pour t'entraîner
La pragmatique étudie…
- La structure des mots
- Les sons de la parole
- L'usage du langage en contexte
- L'évolution historique
Réponse : L'usage du langage en contexte. Qui parle, à qui, pour faire quoi.
Qu'est-ce qu'un déictique ?
- Une expression dont la référence dépend de la situation d'énonciation
- Un connecteur logique
- Un suffixe
- Un phonème
Réponse : Une expression dont la référence dépend de la situation d'énonciation. Je, ici, maintenant.
« Demain » est un déictique…
- Discursif
- Personnel
- Spatial
- Temporel
Réponse : Temporel. Il se repère par rapport au moment d'énonciation.
Selon Benveniste, le « discours » est marqué par…
- Le passé simple et la 3e personne
- Je/tu, ici/maintenant
- L'absence d'énonciateur
- L'impératif seulement
Réponse : Je/tu, ici/maintenant. L'histoire efface les repères de l'énonciation.
Un énoncé performatif…
- Est vrai ou faux
- Accomplit une action en étant énoncé
- Décrit un état
- N'a pas de sens
Réponse : Accomplit une action en étant énoncé. « Je promets » est une promesse.
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