⚖️ Comparer les langues

Méthode comparative, typologie, universaux, contacts de langues, comparaison lexicale, linguistique contrastive et outils (WALS, corpus parallèles, gloses de Leipzig).

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Pourquoi et comment comparer les langues L3

Comparer les langues répond à plusieurs objectifs distincts qu'il ne faut pas confondre. Le comparatisme historique cherche à établir des liens de parenté génétique entre langues issues d'un ancêtre commun (indo-européen, austronésien, bantou). La typologie classe les langues selon leurs structures, indépendamment de leur parenté. La linguistique contrastive met en regard deux langues précises, souvent pour l'enseignement ou la traduction. La linguistique des aires étudie les ressemblances dues au contact géographique. Chaque démarche a ses méthodes et ses limites.

Toute comparaison suppose un tertium comparationis, c'est-à-dire un critère commun qui rend les éléments comparables. Comparer « le passé composé français » et « le present perfect anglais » demande de décider si l'on compare la forme (auxiliaire plus participe), la fonction (expression de l'antériorité, de l'accompli) ou la distribution en discours. Les erreurs de comparaison viennent souvent d'un critère implicite fondé sur la langue de l'observateur : on dit « le sujet » ou « l'article » en supposant que ces catégories existent partout.

Martin Haspelmath a insisté sur la distinction entre catégories descriptives propres à chaque langue (par exemple « l'ergatif du basque ») et concepts comparatifs choisis par le chercheur pour comparer. Ne pas les confondre évite d'imposer à une langue le cadre d'une autre.

Historiquement, la comparaison est au cœur de la naissance de la linguistique : William Jones (1786) remarque les affinités du sanskrit avec le grec et le latin, puis Franz Bopp, Rasmus Rask et Jacob Grimm fondent la grammaire comparée au XIXᵉ siècle. Aujourd'hui, elle s'appuie sur de grandes bases de données (WALS, Glottolog, Grambank, PHOIBLE) et sur des méthodes statistiques.

À retenir

Parenté génétique et méthode comparative L3

La méthode comparative établit une parenté en repérant des correspondances régulières de sons entre des mots de sens proche. Exemple classique : latin pater, grec patēr, sanskrit pitā, gotique fadar, anglais father : le p initial des langues romanes et helléniques correspond à un f dans les langues germaniques, régularité décrite par la loi de Grimm. Une ressemblance isolée ne prouve rien (le hasard, l'emprunt, l'onomatopée peuvent la produire) ; c'est la régularité sur de nombreux mots qui établit la parenté.

La comparaison permet de reconstruire une proto-langue : on part des formes attestées et on infère la forme la plus probable de l'ancêtre, notée avec un astérisque (*). Les critères : la forme la plus économique en changements, la plausibilité phonétique, la cohérence avec les autres correspondances. La reconstruction est un modèle, non une langue attestée ; elle permet toutefois de prédire des faits ultérieurement confirmés (le cas des laryngales de Saussure, confirmées par le hittite).

On représente la parenté par un arbre généalogique (modèle de Schleicher), mais ce modèle simplifie ; Johannes Schmidt propose le modèle des ondes qui rend compte des innovations partagées par des langues voisines. La réalité combine divergences et contacts. Le schéma 3D de l'arbre indo-européen visualise les grandes branches : indo-iranienne, hellénique, italique et romane, celtique, germanique, balto-slave, arménienne, albanaise, anatolienne et tokharienne.

Les limites : au-delà de 6 000 à 8 000 ans, les correspondances s'effacent et la méthode ne permet plus de conclure. Les propositions de macro-familles (nostratique, proto-monde) sont controversées. La glottochronologie (Swadesh) estime les dates de séparation à partir du taux de cognats d'une liste de mots de base, mais ses hypothèses de taux constant sont critiquées ; les méthodes bayésiennes actuelles les affinent.

À retenir

Typologie, universaux et variation L3

La typologie linguistique classe les langues selon leurs propriétés structurelles. La classification morphologique classique distingue les langues isolantes (peu ou pas de morphologie : mandarin), agglutinantes (suites de morphèmes à sens unique : turc, finnois, swahili), flexionnelles/fusionnelles (un affixe cumule plusieurs valeurs : latin, russe) et polysynthétiques (mots-phrases très complexes : inuktitut, mohawk). Ce sont des tendances, non des cases étanches : le français est mixte.

Autre grande variable, l'ordre des constituants : SOV (japonais, turc, hindi), SVO (français, anglais, chinois), VSO (gallois, arabe classique), plus rares VOS, OVS, OSV. Joseph Greenberg (1963) montre des corrélations : les langues à verbe final ont généralement des postpositions, celles à verbe initial des prépositions. On parle d'universaux implicationnels (« si A alors B ») ; les universaux absolus sont rares. Les travaux récents (Dunn et al., 2011) suggèrent que ces corrélations dépendent largement de la lignée et sont moins universelles qu'on ne le pensait.

L'alignement concerne la manière de marquer les rôles : dans les langues nominatives-accusatives (français, latin), le sujet des verbes intransitifs et celui des transitifs sont traités de la même façon ; dans les langues ergatives-absolutives (basque, géorgien en partie, dyirbal), le sujet intransitif est traité comme l'objet transitif. Dans le registre phonologique, on étudie la taille des inventaires (de 11 phonèmes en rotokas à plus de 100 en !xóõ), les tons, les clics.

Les bases de données comme le WALS (World Atlas of Language Structures) cartographient des centaines de traits sur plusieurs milliers de langues. Elles révèlent des distributions géographiques (par exemple l'aire des langues à tons en Afrique et en Asie du Sud-Est) et permettent de tester statistiquement des hypothèses. Les biais d'échantillonnage (langues apparentées, contacts) sont un enjeu méthodologique.

À retenir

Contacts de langues et comparaison lexicale L3

Les langues en contact s'influencent. Un emprunt intègre un mot ou une construction d'une autre langue (français week-end venu de l'anglais, algèbre venu de l'arabe, chocolat de l'espagnol et du nahuatl). Le calque traduit un modèle (gratte-ciel de skyscraper). Lorsque des langues voisines partagent des traits sans être apparentées, on parle d'aire linguistique ou Sprachbund (l'aire balkanique : roumain, bulgare, albanais, grec ont tous un article postposé ou des constructions de futur comparables ; l'aire de l'Asie du Sud où les langues indo-aryennes et dravidiennes partagent des consonnes rétroflexes).

Pour distinguer parenté et contact, on teste les mots de base (parties du corps, pronoms, nombres) que l'on emprunte rarement, et on cherche des correspondances régulières. Les cognats sont des mots issus d'une même forme ancestrale (français cheval, espagnol caballo, italien cavallo). Les faux amis sont des mots de forme proche, de sens différent (français actuellement et anglais actually ; français librairie et anglais library). Les faux cognats ressemblent mais n'ont pas la même origine (anglais much et espagnol mucho).

Morris Swadesh a proposé des listes de mots universels (100 ou 200 mots), exploitées en lexicostatistique : le pourcentage de cognats entre deux langues sert d'indice de proximité. Cette méthode donne des ordres de grandeur, mais suppose un taux d'évolution stable et ignore l'emprunt. On utilise aussi des mesures comme la distance de Levenshtein (nombre minimal d'insertions, suppressions et substitutions pour passer d'un mot à l'autre) pour automatiser la comparaison.

Les langues créoles et les pidgins sont des cas de contact intense : un pidgin est un code simplifié de communication entre groupes sans langue commune ; un créole en est la forme élargie, devenue langue première d'une communauté (haïtien, mauricien, tok pisin). Leur classification génétique est débattue, car leurs lexiques et leurs grammaires proviennent de sources différentes.

À retenir

Linguistique contrastive, traduction et outils M

La linguistique contrastive (ou analyse contrastive) confronte deux langues pour prévoir les difficultés des apprenants. L'hypothèse contrastive de Robert Lado (1957) affirme que les différences entre L1 et L2 produisent des difficultés et les ressemblances de la facilité. Elle a été nuancée : toutes les erreurs ne viennent pas de l'interférence (les travaux de Corder sur l'analyse d'erreurs et de Selinker sur l'interlangue montrent l'importance des stratégies universelles d'apprentissage). Le transfert négatif reste toutefois bien observé : un francophone dit I have 20 years pour I am 20.

En traduction, la comparaison éclaire les procédés décrits par Vinay et Darbelnet (1958) : emprunt, calque, traduction littérale, transposition (changement de catégorie : He swam across devient Il a traversé à la nage), modulation, équivalence et adaptation. Les corpus parallèles (textes alignés phrase à phrase, par exemple Europarl) permettent d'observer des correspondances réelles et alimentent les systèmes de traduction automatique.

Outils : les gloses interlinéaires selon les règles de Leipzig présentent chaque exemple sur trois lignes (forme, glose morphème à morphème, traduction libre) avec des abréviations normalisées (NOM, ACC, PL, 1SG, PST…). Par exemple : Ni-hao-ma. Les bases WALS, Glottolog (classification), PHOIBLE (inventaires phonologiques) et Universal Dependencies (corpus annotés pour plus de cent langues) donnent des données comparables.

Au niveau du master, on évalue la rigueur méthodologique : choix de l'échantillon (contrôle de la parenté et de l'aire), codage des traits, reproductibilité, modélisation statistique (modèles mixtes, phylogénétique), éthique de travail avec des communautés de locuteurs (langues en danger, droit des peuples sur leurs données).

À retenir

Exemple guidé : comparer le français, l'anglais et le japonais L2

Pour s'exercer à comparer, prenons un trait simple : l'ordre des constituants dans une phrase transitive. Phrase de référence : « Léa lit un livre ». Français : Léa lit un livre → ordre Sujet-Verbe-Objet (SVO). Anglais : Lea reads a book → SVO. Japonais : Rea wa hon o yomu (« Léa [thème] livre [objet] lit ») → Sujet-Objet-Verbe (SOV).

On observe que le français et l'anglais, proches génétiquement (indo-européen) et par leur histoire de contacts, partagent SVO ; le japonais, d'une autre famille, est SOV. Mais l'ordre des mots n'est pas isolé : les langues SOV ont souvent des postpositions (le japonais place ni, de après le nom : Tōkyō ni « à Tokyo »), alors que les langues SVO ont des prépositions (à Tokyo, in Tokyo), conformément aux corrélations de Greenberg.

Deuxième trait : le marquage des rôles. Le français et l'anglais marquent le sujet et l'objet par la position (et par des pronoms : il/le, he/him) ; le japonais les marque par des particules postposées (wa, ga, o). Troisième trait : les articles : le français et l'anglais ont des articles défini et indéfini ; le japonais n'en a pas.

La démarche à retenir : (1) choisir un critère précis, (2) recueillir les données dans chaque langue, (3) noter les ressemblances et différences, (4) examiner si elles s'expliquent par la parenté, le contact ou le hasard, (5) conclure prudemment : trois langues ne permettent pas de généraliser.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Que cherche à établir le comparatisme historique ?

    1. Des listes de règles de politesse communes à toutes les cultures
    2. Un classement des langues selon leur beauté et leur richesse expressive
    3. Un critère commun qui rend les éléments comparables
    4. Des dictionnaires bilingues complets pour chaque paire de langues

    Réponse : Un critère commun qui rend les éléments comparables. Le comparatisme historique repose sur des correspondances régulières de sons et de formes pour montrer que des langues descendent d'un ancêtre commun.

  2. Qu'appelle-t-on un tertium comparationis ?

    1. Martin Haspelmath, spécialiste de typologie et de comparaison
    2. Une troisième langue servant d'intermédiaire entre les deux comparées
    3. Le tiers d'une phrase que l'on retire pour la simplifier
    4. Une consonne intermédiaire entre deux voyelles voisines

    Réponse : Martin Haspelmath, spécialiste de typologie et de comparaison. Pour comparer deux éléments, il faut un point de vue commun : par exemple la fonction exprimée plutôt que la seule forme. Sans lui, la comparaison est arbitraire.

  3. Quel linguiste distingue les catégories descriptives propres à chaque langue des concepts comparatifs ?

    1. William Labov, avec ses enquêtes sociolinguistiques à New York
    2. Ferdinand de Saussure, dans son Cours de linguistique générale
    3. Noam Chomsky, avec sa théorie des principes et paramètres
    4. William Jones, magistrat et orientaliste britannique en Inde

    Réponse : William Jones, magistrat et orientaliste britannique en Inde. Haspelmath insiste pour ne pas imposer à une langue les catégories d'une autre : on décrit chaque langue pour elle-même, puis on choisit des concepts pour comparer.

  4. Qui remarque, en 1786, l'affinité du sanskrit avec le grec et le latin ?

    1. Franz Bopp, fondateur de la grammaire comparée allemande
    2. Rien à elle seule : hasard, emprunt ou onomatopée sont possibles
    3. Jacob Grimm, auteur de la loi sur les consonnes
    4. Rasmus Rask, linguiste danois pionnier de la comparaison

    Réponse : Rien à elle seule : hasard, emprunt ou onomatopée sont possibles. Jones, magistrat britannique en Inde, est un point de départ symbolique du comparatisme ; Bopp, Rask et Grimm développent ensuite la méthode au XIXᵉ siècle.

  5. Que décrit la loi de Grimm ?

    1. L'ordre dans lequel se placent le sujet, le verbe et l'objet
    2. Des correspondances régulières entre consonnes indo-européennes et germaniques
    3. La répartition des mots de base dans le lexique d'une langue
    4. L'alignement des sujets et des objets dans les langues ergatives

    Réponse : Des correspondances régulières entre consonnes indo-européennes et germaniques. Par exemple p latin correspond à f germanique : pater, father ; pes, foot. C'est une mutation consonantique régulière et non un hasard.

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