📜 Linguistique historique

Des grammairiens antiques au TAL : comparatisme, structuralisme, générativisme, fonctionnalismes, linguistique cognitive et contemporaine.

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Avant la linguistique : grammaire antique et classique L1

La réflexion sur le langage est ancienne. En Inde, Pāṇini (vers le IVe siècle av. J.-C.) rédige l'Aṣṭādhyāyī, une grammaire du sanskrit en près de 4 000 règles concises d'une précision remarquable, qui anticipe des idées formelles (règles ordonnées, affixes, ellipses systématiques). Les traditions grecque (Platon, Aristote, les stoïciens, Denys le Thrace, premier auteur d'une grammaire descriptive du grec) et latine (Varron, Donat, Priscien) établissent les parties du discours et la terminologie de base (cas, genre, nombre, temps).

Au Moyen Âge, les modistes (grammaires spéculatives) cherchent à fonder la grammaire sur des structures universelles de la pensée. À la Renaissance, les langues vernaculaires sont décrites et standardisées (grammaire de Nebrija pour l'espagnol, 1492 ; remarques de Vaugelas en 1647 qui fixent le « bon usage » du français).

La Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (Arnauld et Lancelot, 1660) cherche, dans une perspective rationaliste, les principes communs à toutes les langues, qui reflètent selon eux les opérations de la pensée. Chomsky y verra un précurseur de sa grammaire universelle (Cartesian Linguistics, 1966), interprétation discutée par les historiens.

Au XVIIIe siècle naissent les débats sur l'origine des langues (Condillac, Herder, Rousseau). La diversité des langues, découverte lors des voyages, alimente la réflexion comparative. Retenons que la tradition ancienne est surtout normative et philosophique, centrée sur les langues écrites, et que la linguistique scientifique se construit au XIXe siècle autour de la comparaison et de l'histoire.

À retenir

Comparatisme et néogrammairiens (XIXe siècle) L1

En 1786, William Jones, juge à Calcutta, remarque que le sanskrit, le grec, le latin, le gotique et le celtique présentent des ressemblances trop systématiques pour être fortuites : ils proviennent probablement d'une source commune. La grammaire comparée naît au début du XIXe siècle avec Franz Bopp (1816), Rasmus Rask et Jacob Grimm. Ils établissent des correspondances régulières entre les langues : par exemple la loi de Grimm décrit la première mutation consonantique du germanique (lat. pater / angl. father ; lat. tres / angl. three ; lat. cornu / angl. horn).

August Schleicher propose le modèle de l'arbre généalogique (Stammbaum, 1861) et reconstruit le proto-indo-européen ; Johannes Schmidt lui oppose la théorie des ondes (1872) qui explique les innovations partagées par contact. Le schéma 3D présente un arbre simplifié de la famille indo-européenne.

Les néogrammairiens (Leskien, Brugmann, Osthoff, Paul, vers 1876) formulent le principe : « les lois phonétiques ne souffrent pas d'exceptions ». Les exceptions apparentes doivent s'expliquer par d'autres lois (la loi de Verner, 1875, justifie des cas apparemment irréguliers de la loi de Grimm) ou par l'analogie (alignement de formes irrégulières sur un modèle régulier). La méthode comparative consiste à comparer des mots apparentés, à établir des correspondances de sons, à reconstruire une forme ancestrale (notée *) et à en déduire un arbre.

La linguistique comparée est la première discipline fondée sur des méthodes explicites, mais elle reste centrée sur l'histoire. Saussure, formé chez les néogrammairiens, va renverser la perspective en faisant de la synchronie l'objet premier.

À retenir

Saussure et le structuralisme européen L1

Le Cours de linguistique générale (1916) de Saussure fonde le structuralisme : la langue est un système de signes, dont les éléments se définissent par leurs relations (voir le module d'introduction). Trois écoles européennes développent cette idée. L'École de Genève (Bally, Sechehaye, Frei). L'École de Prague (Troubetzkoy, Jakobson, Mathesius) développe la phonologie : le phonème et les oppositions distinctives (Principes de phonologie, 1939) ainsi qu'une approche fonctionnelle de la langue (perspective fonctionnelle de la phrase : thème/rhème).

L'École de Copenhague (Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, 1943) élabore la glossématique, une théorie très abstraite : le signe a un plan de l'expression et un plan du contenu, chacun avec une forme et une substance. En France, Martinet (linguistique fonctionnelle : double articulation, économie), Benveniste (théorie de l'énonciation) et Tesnière (syntaxe de dépendance) prolongent ces recherches.

Les principes structuralistes : primauté du système sur les éléments, de la synchronie sur la diachronie, de la forme sur la substance, de l'analyse par oppositions et différences. Le structuralisme dépasse la linguistique : Lévi-Strauss (anthropologie), Barthes (sémiologie), Lacan (psychanalyse), Foucault, Althusser en font un modèle de lecture des faits sociaux.

Critiques : négligence de la variation, du locuteur, du sens en contexte, de l'histoire ; excès de formalisme. Ces critiques alimentent la sociolinguistique, la pragmatique et les approches cognitives.

À retenir

Le structuralisme américain et le relativisme linguistique L2

Aux États-Unis, la linguistique se développe d'abord à partir de la description des langues amérindiennes. Franz Boas (Handbook of American Indian Languages, 1911) insiste sur la description de chaque langue dans ses propres termes. Edward Sapir (Language, 1921) combine rigueur formelle et sensibilité culturelle. Leonard Bloomfield (Language, 1933), influencé par le béhaviorisme, veut une linguistique strictement scientifique, fondée sur l'observation des formes et évitant le recours au « sens » ou au mental.

Le distributionnalisme (Harris, Methods in Structural Linguistics, 1951) définit les unités par leur distribution (environnements) et applique des procédures de découverte à des corpus. L'analyse en constituants immédiats (Wells, 1947) décompose la phrase en constituants emboîtés : l'ancêtre des arbres syntaxiques modernes.

L'hypothèse de Sapir-Whorf (ou relativité linguistique) soutient que la langue influence la pensée. Version forte (déterminisme linguistique : la langue détermine la pensée) largement rejetée ; version faible (relativité : la langue oriente certains aspects de la cognition) étayée par des études sur la couleur, l'espace (Levinson : langues à repérage absolu), le temps, le nombre. Whorf (1940) a décrit des différences entre le hopi et l'anglais, mais ses analyses ont été critiquées (Malotki, 1983).

La tradition américaine insiste aussi sur la documentation des langues en danger. Elle prépare ainsi la linguistique de terrain moderne. Le béhaviorisme bloomfieldien sera attaqué par Chomsky (1959).

À retenir

La révolution générativiste L2

Avec Syntactic Structures (1957), Chomsky propose d'étudier la langue comme un système de règles engendrant un ensemble infini de phrases à partir d'un nombre fini de moyens. Dans son compte rendu du Verbal Behavior de Skinner (1959), il critique l'explication béhavioriste du langage : la pauvreté du stimulus (les enfants acquièrent une langue complexe à partir de données limitées et imparfaites) suggère une dotation innée spécifique.

Notions centrales : compétence (connaissance tacite de la langue) vs performance (usage concret, avec lapsus et hésitations) ; grammaire universelle (GU : propriétés innées communes à toutes les langues) ; adéquation descriptive et explicative ; créativité du langage. Les modèles successifs : théorie standard (Aspects, 1965), théorie standard étendue, principes et paramètres (1981 : des principes universels et des paramètres à fixer selon la langue), programme minimaliste (1995).

Les critiques sont multiples : la GU est-elle falsifiable ? Les données de corpus suggèrent que l'input est plus riche que supposé ; les modèles statistiques et connexionnistes apprennent des régularités sans règles innées ; certains linguistes (Everett, à propos du pirahã) contestent des universaux comme la récursivité ; les approches fonctionnalistes et cognitives refusent la séparation entre syntaxe et sens. Les défenseurs répondent par de nouvelles données translinguistiques et des études d'acquisition.

Quelle que soit la position, la révolution chomskyenne a imposé la formalisation, l'idée du langage comme faculté mentale et le dialogue avec la psychologie cognitive et les neurosciences.

À retenir

Fonctionnalismes, énonciation et sociolinguistique L2

Les approches fonctionnalistes expliquent les formes linguistiques par leurs fonctions dans la communication. L'École de Prague (Mathesius, Daneš) étudie la perspective fonctionnelle de la phrase (thème/rhème). Halliday développe la linguistique systémique fonctionnelle (trois métafonctions : idéationnelle, interpersonnelle, textuelle) ; Givón, Hopper et Thompson la linguistique fonctionnelle-typologique et la grammaticalisation ; Dik la grammaire fonctionnelle.

La théorie de l'énonciation (Benveniste, puis Culioli, Kerbrat-Orecchioni, Ducrot) replace le sujet parlant au cœur de l'analyse : la langue n'est pas seulement un système, elle est mise en œuvre dans des actes de parole situés. L'École de Francfort et l'analyse du discours de Pêcheux étudient l'inscription de l'idéologie dans les textes.

La sociolinguistique naît dans les années 1960 avec Labov (New York, Martha's Vineyard) et Gumperz, Hymes (ethnographie de la communication), Bernstein, Fishman : elle montre que la variation n'est pas désordre, mais structurée socialement. La pragmatique (Austin, Searle, Grice) formalise l'usage et les inférences. La linguistique textuelle et l'analyse conversationnelle (Sacks, Schegloff) étudient les unités supérieures à la phrase et les interactions.

Ces approches ont en commun un rejet de l'idée que la langue est un système autonome : la forme est liée à son usage, à son contexte et à sa dynamique d'évolution.

À retenir

Linguistique cognitive et approches fondées sur l'usage L3

À partir des années 1970-1980, la linguistique cognitive (Langacker, Lakoff, Talmy, Fillmore, Fauconnier, Croft) propose une alternative : le langage n'est pas une faculté autonome, il s'appuie sur les capacités cognitives générales (perception, catégorisation, attention, mémoire). Principes : le sens est central ; la grammaire est symbolique (formes associées à des sens) ; la catégorisation est graduelle (prototypes) ; la métaphore structure la pensée ; la langue repose sur l'expérience corporelle (embodiment).

La grammaire de construction (Goldberg, 1995, 2006) décrit la langue comme un réseau de constructions (couples forme-sens) de tous niveaux. Les approches fondées sur l'usage (Bybee, Tomasello) soutiennent que la fréquence d'usage façonne la grammaire : les structures fréquentes se consolident, les séquences deviennent des blocs (chunks). Tomasello (Constructing a Language, 2003) soutient que les enfants acquièrent la grammaire par apprentissage de constructions, grâce à l'intention de lecture et à la reconnaissance de patrons, sans grammaire innée spécifique.

Débats : la cognition générale suffit-elle à expliquer toutes les propriétés de la langue ? Les chomskyens répondent que certaines contraintes syntaxiques abstraites (îles, liage) n'émergent pas de la seule expérience. Les approches cognitives, de leur côté, critiquent le caractère abstrait et l'absence de test empirique de certaines hypothèses innéistes.

Ces approches se rapprochent des modèles de réseaux et du TAL fondés sur le corpus, mais en divergent par l'exigence d'interprétabilité linguistique.

À retenir

La linguistique contemporaine : corpus, expérimentation, TAL M

Depuis les années 1990, la linguistique est devenue de plus en plus empirique. Les corpus (Brown Corpus, BNC, Frantext, Ortolang, corpus oraux comme ESLO, CFPP2000) permettent d'observer les usages réels. La linguistique de corpus s'appuie sur la fréquence, les cooccurrences, les collocations. Les méthodes expérimentales (suivi du regard, EEG, IRMf, tâches de jugement) testent les hypothèses sur le traitement du langage. Les statistiques, notamment les modèles mixtes, sont devenues centrales.

Le traitement automatique des langues (TAL) a connu une transformation : des systèmes à règles aux modèles statistiques, puis aux réseaux de neurones (plongements, transformers, grands modèles de langue depuis 2017-2018). Ces modèles obtiennent d'excellentes performances sur la traduction, le résumé, la génération, sans représentation linguistique explicite, ce qui relance des débats : ont-ils appris de la syntaxe ? du sens ? Que nous apprennent-ils sur la cognition humaine ?

Autres évolutions : le plurilinguisme et les langues peu dotées ; la documentation des langues en danger ; la linguistique des signes ; l'évolution du langage et les modèles computationnels ; la science ouverte (partage de corpus, code, pré-enregistrement) en réponse à la crise de la réplication ; l'éthique (consentement, anonymisation, biais des systèmes).

Un chercheur contemporain articule fréquemment description empirique, théorie et modèle computationnel. Le travail d'un master en sciences du langage mêle ainsi culture théorique, compétences méthodologiques et pratique de l'analyse de données.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Qui a rédigé l'Aṣṭādhyāyī, grammaire du sanskrit ?

    1. Priscien
    2. Platon
    3. Pāṇini
    4. Varron

    Réponse : Pāṇini. Pāṇini, vers le IVe siècle av. J.-C.

  2. La Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal date de…

    1. 1660
    2. 1492
    3. 1816
    4. 1916

    Réponse : 1660. Arnauld et Lancelot, 1660.

  3. La Grammaire de Port-Royal est…

    1. Distributionnelle
    2. Strictement descriptive de dialectes
    3. Béhavioriste
    4. Rationaliste et universaliste

    Réponse : Rationaliste et universaliste. Elle cherche des principes communs à toutes les langues.

  4. Qui remarque en 1786 la parenté du sanskrit, du grec et du latin ?

    1. Franz Bopp
    2. William Jones
    3. Saussure
    4. Sapir

    Réponse : William Jones. Juge à Calcutta, il évoque une source commune.

  5. La loi de Grimm décrit…

    1. La chute du schwa
    2. La première mutation consonantique du germanique
    3. La loi de position
    4. La liaison

    Réponse : La première mutation consonantique du germanique. Ex. pater → father.

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