🧩 Morphologie du lexique

Formation des mots : dérivation, composition, conversion, mots-valises, siglaison, néologie, productivité, morphologie constructionnelle et traitement automatique.

Ouvrir le cours interactifS'entraîner avec les QCM

Lexème, construction et règles de formation L3

La morphologie lexicale (ou constructionnelle) étudie la création de nouveaux mots à partir d'unités déjà existantes, par opposition à la morphologie flexionnelle qui produit les formes d'un même mot (chante, chantons, chantaient). L'unité de base est le lexème : une unité du lexique, associant forme, sens et propriétés grammaticales, qui possède un paradigme flexionnel. Chanter est un lexème ; chantons en est une forme fléchie. On distingue le mot-forme (ce qui apparaît dans un texte), le lexème et le lemme (la forme de citation : infinitif pour les verbes, masculin singulier pour les adjectifs).

Un mot est construit lorsque sa forme et son sens s'analysent à partir de ceux de ses constituants : relire = re- + lire (« lire à nouveau »). Il est simple ou non construit dans le cas contraire (table). La question de la compositionnalité est centrale : lavable est compositionnel (« qui peut être lavé »), machinerie l'est moins, pantalon pas du tout. Beaucoup de mots construits sont donc partiellement opaques (lexicalisés).

Deux grandes approches s'opposent. Dans l'approche morphématique (bloomfieldienne), les mots sont des suites de morphèmes ; dans l'approche lexématique (Matthews, Aronoff, Fradin, Corbin), les mots sont engendrés par des règles de construction de lexèmes qui opèrent sur des lexèmes entiers et non sur des segments ; elle rend mieux compte des cas où la forme et le sens ne se correspondent pas terme à terme. Danielle Corbin a décrit en français un modèle où la base, l'opération formelle et l'instruction sémantique sont distinctes.

Le morphème est une unité minimale de forme et de sens. Les affixes sont des morphèmes liés (préfixes, suffixes, infixes, circonfixes), les bases sont lexicales ou parfois liées (-cide, -phone dans les mots savants). Les allomorphes sont des variantes d'un même morphème (in-/im-/il-/ir- devant la consonne suivante).

À retenir

Dérivation, composition et conversion L3

La dérivation ajoute un affixe à une base. La suffixation change souvent la catégorie : laver → lavable (V → Adj), joli → joliesse (Adj → N), rapide → rapidement (Adj → Adv). La préfixation conserve généralement la catégorie : faire → refaire, défaire, possible → impossible. La parasynthèse associe préfixe et suffixe à une base qui n'existe pas seule avec chacun : embouteiller (en- + bouteille + -er), éclaircir. Les suffixes peuvent être évaluatifs (diminutifs -ette, -on), nominaux (-ation, -ment, -eur), adjectivaux (-able, -eux, -al) ou verbaux (-iser, -ifier).

La composition associe deux bases lexicales : chou-fleur, porte-monnaie, tire-bouchon, grand-mère, sourd-muet. On distingue la composition populaire (formes françaises, souvent avec trait d'union ou V+N) et la composition savante avec des éléments gréco-latins : hydrologie, télévision, biographie, anthropophage. La tête d'un composé détermine sa catégorie et son sens principal : un chou-fleur est une sorte de chou en français (tête à gauche), alors qu'en anglais blackbird est un oiseau (tête à droite). Les composés exocentriques n'ont pas de tête interne : un porte-monnaie n'est ni un porteur ni une monnaie. Le pluriel des composés est irrégulier en français (des chou-fleurs, des porte-monnaie).

La conversion (ou dérivation impropre) change la catégorie sans changer la forme : le manger, un rire, le beau, un sourire. La dérivation inverse (régressive) crée un nom par suppression : refuser → refus, marcher → marche. Le français a beaucoup de paires V ↔ N dont le sens de la dérivation est discuté. Enfin, la recatégorisation de noms propres en noms communs (un gaulois, un poubelle de M. Poubelle, une montgolfière) relève de l'antonomase.

Dans les langues agglutinantes ou polysynthétiques, la dérivation s'étend beaucoup plus loin : en turc, ev-ler-imiz-de-ki-ler (« ceux qui sont dans nos maisons ») empile plusieurs morphèmes. Le français est plus modéré mais productif.

À retenir

Troncation, siglaison, mots-valises et emprunts L3

Au-delà de la dérivation et de la composition, le français recourt à des procédés de brièveté et de création rapide. La troncation raccourcit un mot : métro (métropolitain), prof, ciné, appart, dej'. Elle peut conserver le début (apocope) ou la fin (aphérèse : bus de omnibus). Le verlan inverse les syllabes (l'envers → verlan, meuf de femme) et sert de marqueur identitaire. La siglaison forme un mot avec les initiales : sigle épelé (SNCF, CNRS) ou acronyme prononcé comme un mot (OTAN, ONU, Sida). Les acronymes peuvent devenir des mots ordinaires : laser (Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation), radar.

Le mot-valise (blend) fusionne deux mots en une unité qui conserve des parties de chacun : franglais (français + anglais), courriel (courrier + électronique), informatique (information + automatique), pourriel (poubelle/pourri + courriel). Lewis Carroll en a fait un procédé littéraire (chortle de chuckle + snort). La siglaison et le mot-valise sont des cas où la segmentation morphématique classique ne suffit pas.

L'emprunt est une source considérable de nouveaux lexèmes : de l'anglais (week-end, streaming), de l'arabe (sucre, algèbre), de l'italien (balcon). Les emprunts s'adaptent morphologiquement : liker reçoit la désinence verbale du premier groupe (liker, il like, nous likons). Les institutions de politique linguistique proposent des équivalents français (courriel, mot-dièse, balado), avec un succès inégal : certains s'installent, d'autres restent peu utilisés.

La néologie est l'ensemble des processus de création lexicale. On distingue la néologie de forme (nouveau signifiant), la néologie de sens (nouveau sens à un mot existant : souris en informatique) et l'emprunt. Un néologisme peut être occasionnel (créé pour une situation) ou entrer dans l'usage. Les observatoires de néologie (par exemple l'Observatoire de néologie de Montréal ou de Lyon-3) surveillent la presse pour dater les apparitions.

À retenir

Productivité, contraintes et analogie M

La productivité morphologique est la capacité d'un procédé à créer de nouveaux mots. Le suffixe -able est très productif en français (googlable, liquidable), alors que -ité l'est moins et que des suffixes comme -ail (portail, éventail) sont improductifs. Harald Baayen a proposé des mesures quantitatives fondées sur les corpus. Le taux de productivité en sens étroit P = n₁ / N, où n₁ est le nombre d'hapax (mots n'apparaissant qu'une fois dans le corpus) portant l'affixe et N le nombre total d'occurrences de cet affixe. Plus P est élevé, plus l'affixe est mobilisé pour créer de nouvelles formes. La productivité globale (𝒫*) rapporte les hapax au nombre total d'hapax du corpus.

Plusieurs contraintes limitent la création de mots. Les contraintes de catégorie (un suffixe s'applique à des verbes, noms ou adjectifs), de sémantique (-able demande un verbe transitif à objet affecté : mangeable mais pas *dormable), de phonologie (-eur ou -iste évitent certains hiatus) et de blocage. Le blocage (Aronoff) empêche la création d'un mot lorsqu'un concurrent lexicalisé existe : *voleur-de-voiture n'est pas formé parce que voleur et cambrioleur occupent déjà la place ; *gloriosité est bloqué par gloire. Le blocage n'est pas absolu (curiosité coexiste avec curieux).

L'analogie explique de nombreuses créations : on forme un nouveau mot sur le modèle d'un ou de plusieurs mots existants (Brexit sur Grexit, -gate de Watergate dans Pizzagate). Certains éléments deviennent des affixoïdes ou confixes : -gate, -thon, éco-, cyber-, mini-. Les modèles à base de schémas (Booij, morphologie constructionnelle) décrivent le lexique comme un réseau de schémas abstraits plus ou moins remplis.

Les approches expérimentales étudient la décomposition morphologique : on mesure les temps de reconnaissance de mots complexes et on teste si le lecteur accède au mot entier ou à ses parties (amorçage morphologique : coureur amorce courir plus que ne le ferait une simple ressemblance formelle comme courrier). Les résultats montrent un traitement combiné, sensible à la fréquence, à la transparence et à la productivité.

À retenir

Morphologie, ressources lexicales et traitement automatique M

Le traitement automatique des langues (TAL) doit gérer la morphologie pour retrouver les formes d'un même mot. La lemmatisation ramène une forme fléchie à son lemme (mangeaient → manger) en s'appuyant sur un lexique et des règles ; la racinisation (stemming) supprime mécaniquement des terminaisons (algorithmes de Porter, Snowball) et peut produire des « racines » qui ne sont pas des mots. Pour des langues morphologiquement riches (finnois, turc, arabe), l'analyse automatique est plus complexe, car un même lexème possède des centaines de formes.

Les analyseurs morphologiques à états finis (Xerox, Foma) représentent les règles de flexion et de dérivation sous forme de transducteurs. Des ressources comme Morphalou (lexique des formes fléchies du français), Lefff, Démonette (base de relations dérivationnelles du français, Hathout et Namer) et Lexique 3 (fréquences) fournissent des données. Démonette relie des lexèmes par leurs relations de dérivation (laver, lavable, lavage, lavabo) avec une description sémantique, et sert à tester les hypothèses morphologiques sur de larges volumes.

Les modèles neuronaux utilisent des découpages en sous-mots (BPE, WordPiece, SentencePiece) qui ressemblent à une segmentation morphologique, mais sans garantie linguistique : un découpage lav-able est plausible, un découpage arbitraire la-vab-le est possible. Des études comparent ces segmentations aux morphèmes pour évaluer ce que les modèles « savent » de la morphologie. La morphologie dérivationnelle est utilisée aussi pour l'enrichissement lexical : prédire le sens d'un mot nouveau à partir de ses constituants, détecter des néologismes dans les médias.

Pour votre mémoire ou votre stage, vous pouvez : extraire d'un corpus journalistique les mots en -isation ou -gate, mesurer les hapax pour estimer la productivité, comparer deux périodes, annoter la transparence sémantique avec plusieurs relecteurs et calculer un accord inter-annotateurs (kappa de Cohen). Les corpus datés (Frantext, Gallica, presse en ligne) autorisent des études diachroniques de la création lexicale.

À retenir

Vocabulaire à retenir

Cinq questions pour t'entraîner

  1. Qu'est-ce qu'un lexème ?

    1. Un affixe qui s'ajoute à une base pour former un nouveau mot dérivé
    2. Une unité sonore minimale qui permet de distinguer deux mots entre eux
    3. Une unité du lexique qui a un paradigme de formes fléchies
    4. Un mot très rare, relevé une seule fois dans un corpus de textes

    Réponse : Une unité du lexique qui a un paradigme de formes fléchies. Chanter est un lexème ; chante, chantons, chantaient en sont des formes fléchies. Le lexème est l'unité de base du dictionnaire, par opposition à la forme réalisée dans un texte.

  2. Qu'appelle-t-on le lemme d'un mot ?

    1. Sa forme de citation, celle qu'on cherche dans un dictionnaire
    2. Sa forme la plus fréquente dans un grand corpus de textes écrits
    3. Son radical, débarrassé de tous ses affixes de dérivation et de flexion
    4. Sa toute première attestation connue dans un texte très ancien

    Réponse : Sa forme de citation, celle qu'on cherche dans un dictionnaire. Le lemme est la forme choisie par convention pour représenter un lexème : infinitif pour un verbe, masculin singulier pour un adjectif.

  3. En quoi la morphologie lexicale diffère-t-elle de la morphologie flexionnelle ?

    1. Elle étudie la prononciation des mots selon les contextes sonores
    2. Elle étudie la grammaire des phrases et non celle des mots isolés
    3. Elle étudie uniquement les mots empruntés à d'autres langues vivantes
    4. Elle étudie la création de nouveaux mots, pas la variation de formes

    Réponse : Elle étudie la création de nouveaux mots, pas la variation de formes. La flexion produit les formes d'un même mot (chante, chantons). La morphologie lexicale (ou constructionnelle) crée de nouveaux lexèmes : dérivation, composition, conversion…

  4. Pourquoi dit-on qu'un mot comme « pantalon » est opaque ?

    1. Sa prononciation est difficile pour les apprenants étrangers
    2. Son sens ne se déduit pas de ses constituants formels
    3. Son orthographe contient des lettres muettes nombreuses
    4. Son emploi est réservé à un niveau de langue soutenu

    Réponse : Son sens ne se déduit pas de ses constituants formels. Un mot est transparent quand forme et sens se déduisent des parties (relire = re- + lire). Pantalon n'est pas décomposable : on dit qu'il est lexicalisé ou opaque.

  5. Quelle linguiste a décrit en français un modèle de construction des lexèmes avec instruction sémantique ?

    1. Nina Catach, spécialiste de l'orthographe française
    2. Danielle Corbin, auteure d'une morphologie lexématique du français
    3. Catherine Kerbrat-Orecchioni, spécialiste de l'interaction
    4. Françoise Gadet, spécialiste du français parlé

    Réponse : Danielle Corbin, auteure d'une morphologie lexématique du français. Corbin propose un modèle lexématique : une base, une opération formelle et une instruction sémantique sont reliées par une règle de construction.

Faire le QCM complet (31 questions) Réviser les 32 fiches

Autres cours