Quand les langues se rencontrent L3
Presque toutes les langues sont ou ont été en contact. Uriel Weinreich (Languages in Contact, 1953) fonde l'étude de ces situations : un locuteur bilingue transfère des éléments d'une langue à l'autre, ce qui produit des interférences. Le résultat le plus visible est l'emprunt : un mot passe d'une langue à l'autre (week-end en français). Sarah Thomason et Terrence Kaufman (1988) proposent une échelle d'emprunt : le contact occasionnel n'emprunte que des mots de contenu, un contact intense emprunte aussi des mots grammaticaux, puis des structures.
Chez les bilingues, l'alternance codique (code-switching) passe d'une langue à l'autre au sein d'une même conversation ou d'une même phrase. Shana Poplack (1980) décrit des contraintes : on ne change pas de langue entre un mot libre et un morphème lié (contrainte du morphème libre), et le changement a lieu là où l'ordre des mots est compatible dans les deux langues (contrainte d'équivalence). Carol Myers-Scotton (1993) propose un modèle à « langue matrice » : une langue fournit la structure, l'autre des éléments insérés.
Quand le contact est très intense, il peut produire des langues mixtes. Le michif, parlé par des Métis du Canada, associe des noms français à une grammaire verbale du cri. La Media Lengua d'Équateur combine la grammaire du quechua et le lexique de l'espagnol. Ces cas montrent que le contact peut mêler des parties de langues différentes sans qu'il y ait une langue qui « domine » complètement.
- Weinreich (1953) : interférence et emprunt.
- Thomason et Kaufman : échelle d'emprunt selon l'intensité du contact.
- Alternance codique : contraintes de Poplack, langue matrice de Myers-Scotton.
- Langues mixtes : michif, Media Lengua.
Pidgins et langues véhiculaires L3
Un pidgin est une langue simplifiée née du contact entre groupes qui n'ont pas de langue commune, souvent dans le commerce, les plantations ou les ports. Il n'est la langue maternelle de personne : il a un vocabulaire limité, venant surtout d'une langue dominante (la langue lexificatrice) et une grammaire réduite, avec peu ou pas de flexion. Le mot pidgin serait une déformation de l'anglais business dans le Chinese Pidgin English du XIXe siècle.
Une langue véhiculaire (lingua franca) sert de moyen de communication entre locuteurs de langues différentes, sans être forcément simplifiée : le swahili en Afrique de l'Est, l'anglais dans la science ou le hindi-ourdou en Asie du Sud. La lingua franca d'origine est une langue de contact méditerranéenne (aussi appelée sabir) attestée du Moyen Âge au XIXe siècle, mêlant surtout des éléments romans.
Robert Hall (1966) a décrit un cycle : jargon instable, pidgin stabilisé, créole (quand des enfants l'acquièrent comme langue première), puis éventuellement décréolisation sous l'influence de la langue lexificatrice. Ce schéma est discuté : certaines langues restent des pidgins étendus (le pidgin du Nigeria est parlé comme langue maternelle par des millions de personnes et se rapproche d'un créole), d'autres ont des histoires plus complexes.
- Pidgin : langue de contact simplifiée, sans locuteurs natifs.
- Langue lexificatrice : celle qui fournit le vocabulaire.
- Langue véhiculaire : swahili, anglais scientifique, hindi-ourdou.
- Cycle de Hall : jargon, pidgin, créole, décréolisation.
Les créoles : définition et origines L3
Un créole est une langue née du contact, devenue langue maternelle d'une communauté. Les créoles les plus connus sont à base européenne et se sont formés dans les colonies à partir du XVIe siècle, souvent dans des contextes de traite et de plantations. Ils portent le nom de leur langue lexificatrice : créoles à base lexicale française (haïtien, mauricien, réunionnais, créole des Antilles), anglaise (jamaïcain, Tok Pisin, Krio), portugaise (cap-verdien) ou néerlandaise.
Plusieurs théories expliquent leur formation. La théorie du bioprogramme de Derek Bickerton (1981, Roots of Language) soutient que des enfants exposés à un pidgin pauvre construisent une grammaire à partir d'une capacité innée, ce qui expliquerait des ressemblances entre créoles éloignés. La théorie du substrat met en avant l'influence des langues africaines parlées par les esclaves ; la théorie du superstrat insiste sur l'apport des variétés régionales de la langue européenne. Robert Chaudenson a décrit pour les créoles français de l'océan Indien une créolisation par approximations successives : chaque génération de nouveaux arrivants apprend la langue de la génération précédente, de plus en plus éloignée de la langue du colon.
Salikoko Mufwene (2001) propose une approche écologique : une langue naît d'une compétition entre variétés présentes (feature pool) dans un contexte social précis. Aucune théorie ne fait aujourd'hui l'unanimité ; la plupart des spécialistes combinent plusieurs facteurs.
- Créole : langue de contact devenue langue maternelle.
- Bioprogramme (Bickerton, 1981), substrat, superstrat.
- Chaudenson : approximations successives en océan Indien.
- Mufwene (2001) : approche écologique.
Les créoles français : exemples et structures L3
Le créole haïtien (kreyòl ayisyen) est parlé par une dizaine de millions de personnes et est la langue maternelle de la quasi-totalité des Haïtiens. Il partage avec les autres créoles à base française un lexique d'origine surtout française, mais une grammaire souvent différente. Les verbes ne varient pas selon la personne ou le temps ; le temps, l'aspect et la modalité sont marqués par de petites particules placées avant le verbe. En haïtien, mwen manje signifie « je mange », mwen te manje « j'ai mangé » et mwen ap manje « je suis en train de manger ».
Les créoles ont des traits fréquents, sans qu'ils soient universels : une morphologie flexionnelle réduite, la réduplication (répétition d'un mot pour changer son sens), des verbes en série et la possibilité de ne pas utiliser de copule devant un adjectif. Le créole mauricien (kreol morisien), le créole réunionnais et le créole seychellois forment un groupe de l'océan Indien proche par son histoire.
Il ne faut pas confondre créole et français régional : le créole est une langue différente, pas toujours intercompréhensible avec le français. Beaucoup de pays créolophones connaissent un continuum entre un créole « profond » (basilecte) et une variété proche de la langue lexificatrice (acrolecte) ; David DeCamp (1971) l'a décrit pour la Jamaïque sous le nom de continuum post-créole.
- Haïtien : une dizaine de millions de locuteurs, langue maternelle de presque tous.
- Marques de temps et d'aspect par particules (te, ap).
- Réduplication, verbes en série, morphologie réduite.
- Continuum basilecte-acrolecte (DeCamp, 1971).
Statut, école et politiques linguistiques L3
Longtemps, les créoles ont été considérés comme des « patois » sans valeur et ont été exclus de l'école. Le créole haïtien est devenu langue officielle avec le français dans la Constitution de 1987 ; son orthographe est fixée par une réforme officielle de 1979 après les travaux de Faublas et Pressoir (1950). À l'île Maurice, le kreol morisien a été standardisé et est enseigné depuis 2012. En France, les créoles ultramarins comptent parmi les langues régionales de France et peuvent être enseignés à l'école dans certaines académies.
Les enjeux sont à la fois linguistiques et sociaux : un enfant dont la langue maternelle est le créole apprend mieux à lire quand l'école l'utilise comme langue d'enseignement, comme le montrent des études menées en Haïti et dans d'autres pays. Le bilinguisme créole-français n'est pas un handicap, mais il exige une pédagogie adaptée.
La recherche en créolistique associe description (grammaires, dictionnaires, corpus), histoire (archives coloniales) et sociolinguistique. Des questions restent ouvertes : l'âge des créoles, le rôle des langues africaines, la définition même du créole (est-ce une catégorie typologique ou seulement historique ?). Les créoles sont des laboratoires privilégiés pour comprendre comment une langue naît, change et se transmet.
- Haïti : langue officielle avec le français depuis 1987.
- Orthographe officielle haïtienne : 1979.
- École : langue maternelle utile pour apprendre à lire.
- Questions ouvertes : âge, rôle des substrats, définition du créole.
Révision express : l'essentiel du cours L3
Cette fiche rassemble, chapitre par chapitre, l'essentiel du cours « Contact de langues, pidgins et créoles ». Lis-la quand tu as terminé les chapitres, puis teste-toi avec les QCM : si un point ne te dit plus rien, retourne au chapitre concerné.
Quand les langues se rencontrent
- Weinreich (1953) : interférence et emprunt.
- Thomason et Kaufman : échelle d'emprunt selon l'intensité du contact.
- Alternance codique : contraintes de Poplack, langue matrice de Myers-Scotton.
- Langues mixtes : michif, Media Lengua.
Pidgins et langues véhiculaires
- Pidgin : langue de contact simplifiée, sans locuteurs natifs.
- Langue lexificatrice : celle qui fournit le vocabulaire.
- Langue véhiculaire : swahili, anglais scientifique, hindi-ourdou.
- Cycle de Hall : jargon, pidgin, créole, décréolisation.
Les créoles : définition et origines
- Créole : langue de contact devenue langue maternelle.
- Bioprogramme (Bickerton, 1981), substrat, superstrat.
- Chaudenson : approximations successives en océan Indien.
- Mufwene (2001) : approche écologique.
Les créoles français : exemples et structures
- Haïtien : une dizaine de millions de locuteurs, langue maternelle de presque tous.
- Marques de temps et d'aspect par particules (te, ap).
- Réduplication, verbes en série, morphologie réduite.
- Continuum basilecte-acrolecte (DeCamp, 1971).
Statut, école et politiques linguistiques
- Haïti : langue officielle avec le français depuis 1987.
- Orthographe officielle haïtienne : 1979.
- École : langue maternelle utile pour apprendre à lire.
- Questions ouvertes : âge, rôle des substrats, définition du créole.
Plan de révision conseillé
- Jour 1. Relis cette fiche, puis écris de mémoire les points que tu ne retrouves pas.
- Jour 2. Fais les QCM du cours en entraînement et note tes erreurs : elles dirigent ta révision.
- Jour 3. Traite les exercices type partiel sans regarder la correction, puis compare avec elle.
- Veille du partiel. Mode partiel chronométré, puis relis les pièges ci-dessous.
- Weinreich (1953) : interférence et emprunt.
- Pidgin : langue de contact simplifiée, sans locuteurs natifs.
- Créole : langue de contact devenue langue maternelle.
- Haïtien : une dizaine de millions de locuteurs, langue maternelle de presque tous.
- Haïti : langue officielle avec le français depuis 1987.
Vocabulaire à retenir
- Contact de langues : Situation où des locuteurs de langues différentes interagissent.
- Interférence : Transfert d'éléments d'une langue à l'autre chez un bilingue.
- Emprunt : Passage d'un élément d'une langue à une autre.
- Échelle d'emprunt : Thomason et Kaufman : plus le contact est intense, plus on emprunte.
- Alternance codique : Passage d'une langue à l'autre dans un même discours.
- Contrainte du morphème libre : Pas de changement de langue entre un mot et un morphème lié (Poplack).
- Langue matrice : Langue qui fournit la structure d'une phrase mixte (Myers-Scotton).
- Langue mixte : Langue combinant deux grammaires ou lexiques (michif).
- Michif : Noms français et verbes cris, parlé par des Métis du Canada.
- Media Lengua : Grammaire quechua et lexique espagnol (Équateur).
- Pidgin : Langue de contact simplifiée sans locuteurs natifs.
- Langue lexificatrice : Langue qui fournit le vocabulaire d'un pidgin ou créole.
Cinq questions pour t'entraîner
Qui a fondé l'étude du contact de langues avec un ouvrage de 1953 ?
- Derek Bickerton
- William Labov
- Uriel Weinreich
- Salikoko Mufwene
Réponse : Uriel Weinreich. Languages in Contact étudie les interférences chez les bilingues.
Qu'appelle-t-on interférence en situation de contact ?
- Le transfert d'éléments d'une langue à l'autre chez un bilingue
- Le bruit gênant l'écoute d'un message
- La disparition d'une langue
- Une faute d'orthographe fréquente
Réponse : Le transfert d'éléments d'une langue à l'autre chez un bilingue. Les interférences peuvent toucher les sons, la grammaire ou le vocabulaire.
Que montre l'échelle d'emprunt de Thomason et Kaufman ?
- Les emprunts disparaissent au bout d'une génération
- Les langues n'empruntent jamais de mots grammaticaux
- Les emprunts sont toujours limités au vocabulaire
- Plus le contact est intense, plus les emprunts touchent la grammaire
Réponse : Plus le contact est intense, plus les emprunts touchent la grammaire. Un contact occasionnel emprunte des mots de contenu ; un contact intense peut emprunter des structures.
Qu'est-ce que l'alternance codique ?
- L'écriture d'un mot dans deux alphabets
- Le passage d'une langue à l'autre dans une même conversation
- Le remplacement définitif d'une langue
- La traduction automatique d'un texte
Réponse : Le passage d'une langue à l'autre dans une même conversation. Elle est structurée et fréquente chez les bilingues compétents.
Que dit la contrainte du morphème libre de Poplack ?
- On change toujours de langue à la fin d'une phrase
- On ne change pas de langue entre un mot et un morphème lié qui lui est attaché
- On n'insère que des noms propres
- On ne peut jamais changer de langue dans une phrase
Réponse : On ne change pas de langue entre un mot et un morphème lié qui lui est attaché. Elle explique pourquoi on évite de mêler racine d'une langue et suffixe d'une autre si les deux ne sont pas intégrés.
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